jeudi, novembre 11 2021

Au printemps des monstres

On ne saura certainement jamais ce qui est vraiment arrivé à Luc Taron. Tout ce que l'on peut dire, c'est que Lucien Léger à été condamné - et a passé plus des trois quarts de sa vie d'adulte incarcéré - sans preuve, sans témoin, sans mobile. Hormis ce qu'il a lui-même écrit pendant quarante jours délirants alors qu'il était certain de n'être jamais pris, pas la plus infime preuve, pas le moindre témoin, pas l'ombre d'un mobile. Ce que l'on peut dire aussi, c'est que si tout, de loin, paraît finalement à peu près simple, rien ne l'est. Vraiment rien.

Quel plaisir de retrouver l'écriture unique de Philippe Jaenada depuis tout ce temps. Poursuivant dans son exploration des faits divers, il s'attaque cette fois-ci à une affaire aussi sordide que marquante : l'affaire dite "de l'étrangleur" qui a occupé les gros titres des journaux en 1964. L'histoire débute par la disparition du jeune Luc Taron le 26 mai 1964. Il sera retrouvé mort le lendemain dans les bois de Verrières-le-Buisson dans l'Essonne. Elle se poursuit par l'envoi de 55 lettres anonymes dans lesquelles celui qui se surnomme "L'étrangleur" revendiquera le crime et réclamera des rançons pour éviter une récidive. Les soupçons finiront par se porter sur Lucien Léger, confondu comme l'auteur des lettres, avouant le crime puis se rétractant. Il sera condamné en 1966 à la réclusion criminelle à perpétuité. Il avait alors 29 ans. Il sera libéré en 2005, à l'âge de 68 ans, faisant de lui le plus ancien prisonnier de France.

Rien n'est simple dans cette histoire, comme le dit si bien Jaenada. Vraiment rien. Il n'aura de cesse, pendant les plus de 700 pages que comptent ce livre, de revenir avec une précision chirurgicale sur l'ensemble de l'affaire, des grands faits aux plus infimes détails, avec l'excellence du travail de documentation dont il fait toujours preuve, aérée par toutes ses digressions autobiographiques qui font tout le sel de ses romans. De ce travail colossal, il tire un portrait vibrant de la France des années 60 qui nous est contée dans tous ses paradoxes. S'attaquant un à un à l'ensemble des protagonistes de cette affaire, il ne cesse de démontrer la lâcheté, la veulerie qui sont des traits communs à beaucoup d'entre eux. Il est évident qu'au fil de la lecture, une nouvelle interprétation de ces évènements nous est présentée. L'auteur pointe toutes les incohérences, toutes les failles qui font de ce dossier quelque chose de bien plus complexe que ce qu'on a voulu nous faire croire. Passionnant, oui, abjecte aussi quand on sait que cela a conduit Lucien Léger à passer plus de 41 ans incarcéré. Triste palmarès.

Malgré une certaine baisse de rythme au milieu du récit, Au printemps des monstres est un livre très addictif, formidablement précis et magnifiquement écrit. Particulièrement éprouvant quand il s'attarde sur les pires travers des hommes, il finit cependant de façon assez lumineuse. J'ai vraiment apprécié retrouver Philippe Jaenada, dont le style unique réussit toujours à m'accrocher superbement.

Au printemps des monstres
Philippe Jaenada
Mialet-Barrault

mercredi, octobre 13 2021

Les fossoyeuses

Avec Senem, j'avais saisi la complexité de son travail sur les os, les histoires de charniers secondaires, de corps mélangés les uns aux autres, toutes ces contraintes à prendre en compte avant d'aboutir à un échantillon ADN analysable en laboratoire. Quand j'écoute Darija, c'est la complexité des vivants qui apparaît, ces vivants qui bougent, qui se taisent, qui coupent des ponts, qui veulent oublier, qui meurent. L'ADN révèle certes le lien de sang, mais il ne dit rien des querelles ou des rancœurs, des blessures ou des reproches, il ne dit rien de l'amour donné ou qui a manqué. Darija ne démêle pas des os, elle creuse dans les histoires familiales et les souvenirs des vivants.

Dans Les Fossoyeuses, la journaliste Taina Tervonen nous raconte comment elle a suivi le travail d'équipes chargées de mettre un peu de lumière sur les ombres que la guerre des Balkans a déployées sur un pays meurtri : La Bosnie-Herzégovine. Sur place, elle rencontre tout d'abord Senem, une anthropologue judiciaire qui doit identifier les ossements humains retrouvés dans les différents charniers mis à nu des années après la fin des conflits. Elle comprend cependant que pour identifier, il faut comparer, et donc partir à la rencontre des familles, ceux qui ont perdu des proches, ceux qui restent. C'est le travail d'enquêtrice de Darija.

En nous partageant le récit du quotidien de ces deux femmes, Taina Tervonen nous raconte tous les obstacles qui se dressent devant ceux chargés de trouver la vérité au milieu d'une population marquée par le conflit armé. Les obstacles techniques tout d'abord : les difficultés à rassembler les ossements mélangés, issus de charniers qui ont pour la plupart été déplacés, les difficultés de l'identification après toutes ces années. Les obstacles humains ensuite : le silence, le mensonge, le traumatisme. Elle raconte le deuil, aussi, et la recherche d'un quelconque apaisement.

Les Fossoyeuses nous plonge au cœur du travail de ces femmes et de leurs équipes. Un travail souvent ingrat, et paradoxalement peu gratifiant, dont le sens échappe parfois à ceux qui les côtoient. Un travail pourtant nécessaire, important pour l'histoire de leur pays et pour les familles qui doutent toujours. Un travail profondément marquant.
Les Fossoyeuses nous fait aussi le portrait d'un pays ravagé par la guerre, d'une population partagée entre le souvenir et l'oubli, le refoulement et la résilience, le déni et la soif de vérité.

Les Fossoyeuses est un récit fort, détaillé et précis, infiniment intéressant. Il raconte la science et les humains et dresse le portrait éclairé de deux femmes passionnantes.

Les fossoyeuses
Taina Tervonen
Marchialy

dimanche, août 15 2021

Le voleur de plumes

Le voleur de plumes, ce fut avant tout cette magnifique couverture (signée Guillaume Guilpart) qui m'a sauté aux yeux. La maison d'édition Marchialy met vraiment le paquet sur ses maquettes, et fait de ses livres de vrais beaux objets.

Le voleur de plumes, ce fut ensuite cette histoire complètement folle. Celle de ce jeune musicien virtuose, promis à un bel avenir, qui prend le risque de se lancer dans un cambriolage au musée d'Histoire Naturelle de Londres afin de dérober quelques centaines d'oiseaux naturalisés.
Quelle obsession a donc pu le pousser à un tel geste ? Celle née d'un loisir qui finira par envahir complètement son esprit : l'utilisation de plume d'oiseaux exotiques pour le montage de mouches à saumon victoriennes.
Découvrant cette histoire au hasard d'une discussion lors d'une partie de pêche, le journaliste américain Kirk Wallace Johnson (plus connu pour la fondation qu'il a créé pour venir en aide aux réfugiés irakiens) développera lui-même une véritable obsession pour ce drôle de fait divers, les lacunes dans l'enquête qui a suivi et le milieu des monteurs de mouches.

J'ai beaucoup aimé la plongée qui nous est offerte dans cet univers. Le monde des monteurs est en effet opaque, fait de quelques personnages dévorés par leur but, toujours en quête de plumes rares, sans considération sur les dégâts qu'ils engendrent. L'auteur souligne d'ailleurs beaucoup le décalage qu'il existe entre leur envie de beauté et la destruction de la nature qu'elle engendre.
Au-delà de son enquête, il en dit également beaucoup sur lui, et on découvre en filigrane comment cette histoire lui permet de prendre un peu de recul sur un engagement politique et idéologique qui le laisse au final exsangue.

Très bonne surprise que ce livre dont l'histoire m'a intriguée et dont le traitement m'a fascinée.

Le voleur de plumes
Kirk Wallace Johnson
Traduit par Doug Headline
Editions Marchialy

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