mercredi, mars 30 2022

L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau

Le sens de l'odorat, disait-il, je n'y avais jamais pensé. Normalement, on n'y pense pas.
Mais, quand je l'ai perdu, j'ai eu l'impression d'être frappé de cécité. La vie a perdu une bonne partie de sa saveur. On ne sait pas à quel point la saveur est odeur.

Paru en 1985 et moult fois cité depuis comme une référence sur le sujet, L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau est un livre dans lequel le neurologue Oliver Sacks décrit les cas cliniques les plus étranges auxquels il a été confronté. Un peu plus de 20 cas, regroupés en 4 sections et balayant un large spectre de pathologies.
C'est un livre que j'avais envie de lire depuis longtemps, j'ai donc été très contente qu'il me soit conseillé par Dimitri Reigner (j'avoue que ça n'a rien à voir, mais si tu ne connais pas son boulot, n'hésite pas à t'abonner à sa newsletter) dans le cadre de mon challenge 12 mois, 12 livres, 12 (masto)potes.

Livre à la fois passionnant et émouvant, je l'ai dévoré. Oliver Sacks est un excellent vulgarisateur, qui a su choisir avec soin ses anecdotes, offrant une cohérence et un véritable parcours de découverte tout au long de la lecture. Bien qu'il accuse le coup des années (beaucoup d'avancées ont été faite sur ces sujets depuis) il frappe par la formidable bienveillance qui se dégage de ce médecin dont la préoccupation principale n'est pas de guérir ses patients mais plutôt de les rendre heureux.

Plongée passionnante dans les méandres du cerveau humain, il a la grande qualité de mettre en avant une branche de la médecine encore et toujours tenue à l'écart du grand public, et négligée par une société obsédée par la normalité.

L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau
Oliver Sacks
Traduit par Édith de la Héronnière
Points - Seuil

mercredi, juillet 7 2021

Les Neuf Salopards

Préambule :

Je ne vais pas re-présenter Tristan-Edern Vaquette, ni re-expliquer à quel point il est nécessaire de lire ses livres. Pour s'en convaincre, se rapporter ici, ici, ici et surtout ici.

C'est très révélateur d'ailleurs d'une dérive de nos sociétés — qu'on a amplement vue à l’œuvre pendant la crise du Covid —, qui se réfugient derrière les experts pour ne pas avoir à assumer les responsabilités qui nous incombent, à tous, et pour nous épargner le travail — semble-t-il trop difficile pour beaucoup ? — de réflexion personnelle qui conduit à une pensée autonome.

Le dernier-né de Tristan-Edern Vaquette est un objet littéraire inaccoutumé, mélange impeccable de témoignage et de pamphlet.
Issu de l'expérience de l'auteur en tant que juré d'assises, il peut se découper en deux parties, la première partie étant le récit (plus ou moins romancé) du déroulé des audiences, et la seconde une série de réflexions générales sur la justice.

On sent dès le début de la lecture que cet ouvrage a été écrit dans l'urgence de coucher sur le papier tout ce que cette expérience a apporté à l'auteur. Le texte est brut, souvent émotif. Le sujet même évoquait un livre à l'ambiance lourde, au contenu très sensible et engageant, ce qui se confirme bien à la lecture. Il est cependant particulièrement bien équilibré par les digressions de l'auteur (on y retrouve vraiment tout ce qui fait le sel d'un livre de Tristan-Edern Vaquette), qui permettent des respirations souvent salutaires.

La première partie a ça de passionnant que l'auteur a su parfaitement vulgariser le déroulement et les enjeux des différentes phases des audiences. Pour comprendre comment fonctionne la justice au sens large, il est indispensable d'en comprendre les rouages. Accéder aux détails de l'organisation d'une audience est donc primordial. Vaquette nous en fait une visite guidée des plus décapante, aussi exhaustive que sans compromis.
Il faut dire que plonger au cœur d'une cour d'assises est très éprouvant. Pour le cœur, pour l'âme, pour les convictions aussi. Pour les illusions, encore plus, et si vous en aviez encore, vous allez rapidement les mettre de côté.
Bien judicieusement, si cette expérience fait forcément parler son émotion, l'auteur n'en perd aucunement sa capacité de réflexion et son acuité si distinctive.

Après avoir parlé aux émotions, il parle ensuite plus particulièrement à la raison, et dénonce les biais et les limites de la justice telle qu'elle est appliquée dans notre pays dans une série d'envolées dont il a le secret, beaucoup moins provo que je ne l'aurais cru (surtout après ses mises en garde) mais sauvagement dénonciatrices. Regarder en face notre justice, ça fait mal, mais c'est un exercice nécessaire.

Comme pour Je ne suis pas Charlie, je pense qu'il est impossible de lire ce livre sans s'interroger sur son propre rapport à la justice.
Je ne peux pas dire que son contenu me soit apparu comme une révélation, tant rien dans ce qui est dénoncé ne m'étonne, cependant, il m'a permis de pousser un peu plus loin ma loyauté à mes propres convictions. Facile d'être du côté de l'accusée principale de l'ouvrage, beaucoup moins quand d'autres affaires sont évoquées tant elles parlent aux tripes. C'est pourtant salutaire, et lire ce livre m'a assurément permis de m'y retrouver.

Pour conclure, je conseille évidemment la lecture des Neuf Salopards pour qui s'intéresse à la justice, c'est même un excellent guide pratique si vous deviez vous retrouver, un jour, juré dans une cour d'assises.

Je termine par quelques autres petites ressources sur ce sujet. Outre la formidable série de podcast Un micro au tribunal signée Mediapart et également citée par l'auteur dans le livre (je l'ai dévorée il y a quelques mois, attention, c'est souvent dur de se rendre compte que la justice est si injuste et certains épisodes sont éprouvants), je conseillerais 2 autres podcasts:

  • Le podcast Fenêtre sur cour, mené par la journaliste judiciaire Élise Costa, qui, bien qu'il évoque surtout les faits divers, aborde de façon subtile un sujet sensible dans cet épisode en 2 parties : les enfants détruits qui m'a également mis en face de mes contradictions.
  • Cet épisode du podcast Programme B pour approfondir le sujet de l'aide juridictionnelle qui est rapidement abordée dans le livre: les fameux avocats commis d'office. L'avocate reçue en entretien m'a semblé remarquable.


PS : un petit mot sur le bonus : Voilà pourquoi j'ai frappé dans le tas, la déclaration du jeune anarchiste Émile Henry lors du procès qui aboutira à sa condamnation à mort pour avoir commis deux attentats meurtriers. C'est un texte extrêmement intéressant pour deux choses : d'abord pour l'intelligence et la vivacité d'esprit qui y transparaît, ensuite pour la formidable modernité des propos d'Henry.

Les Neuf Salopards
Tristan-Edern Vaquette
Bonus : 
Voilà pourquoi j'ai frappé dans le tas
Émile Henry
Du Poignon Productions

dimanche, mars 14 2021

Comment parle un robot ?

Ne vous fiez pas à son titre ou au fait que ce livre ait été publié par les Éditions Le Bélial' (éditeur de l'imaginaire, s'il en est) Comment parle un robot ? n'est ni un ouvrage de SF, ni un ouvrage de pop-culture. Le pedigree de l'auteur peut cependant mettre la puce à l'oreille : Frédéric Landragin est en effet docteur en informatique-linguistique et directeur de recherche au CNRS, excusez du peu...

Dans ce livre, il ne va pas nous raconter la façon dont le langage des robots est présenté dans la science-fiction, mais plutôt comment les machines parlantes, y compris celles qui font à présent partie de notre quotidien, fonctionnent. Il explore par là même une discipline à la croisée de la linguistique, de l'informatique et de l'intelligence artificielle : le traitement automatique des langues (TAL).
Il sondera donc tour à tour les différentes facettes de l'intelligence artificielle parlante, puis du traitement automatique des langues à l'écrit et à l'oral. Les deux derniers chapitres abordent les applications concrètes de ces différentes technologies : la traduction automatique d'une part, le dialogue humain-machine d'autre part. Le tout est illustré tout au long par des exemples issus de la science-fiction.

Comment parle un robot est un ouvrage au style d'écriture plutôt universitaire et au niveau assez soutenu : soyez prévenus. Certains chapitres sont passablement ardus. Notamment, ceux consacrés plus particulièrement à l'exploration du TAL poussent très loin l'analyse linguistique : on y décortique la langue française dans toute sa complexité et son ambiguïté syntaxique et sémantique.
C'est complexe, certes, mais également formidablement captivant (comment ne pas être subjugué par les subtilités du langage et la façon dont on les étudie ?). Cet approfondissement est en outre nécessaire pour appréhender l'ensemble des mécanismes qui régissent la façon dont nous nous faisons comprendre d'une interface homme-machine. Cette plongée au cœur des rouages des machines parlantes est absolument passionnante et très éclairante sur le fonctionnement (et les biais) de celles qui nous côtoient déjà.
Il permet en outre de démystifier beaucoup de fantasmes autour de l'intelligence artificielle en évoquant concrètement son fonctionnement et ses limites.

Je conseille donc fortement ce livre à tous ceux que le sujet intéresse et qui veulent en savoir plus sur l'envers du décor tant son contenu est qualitatif. On est très loin du survol : Frédéric Landragin nous offre un ouvrage qui traite en profondeur de son sujet, assorti en plus d'une bibliographie plus que conséquente.

Comment parle un robot ?
Les machines à langage dans la science-fiction
Frédéric Landragin
Le Bélial'

mercredi, février 3 2021

Journal d'un rescapé du bataclan

C'est, je pense, un immense cadeau que nous a fait Christophe Naudin en nous livrant le contenu du journal qu'il a tenu de décembre 2015 à décembre 2018, après avoir survécu à l'attentat du Bataclan. Dans un premier temps car il a tenu à le laisser brut, sans réécriture. Il s'agit donc d'un témoignage extrêmement dur, évidemment, écrit par un auteur souvent sous la coupe de troubles du stress post-traumatique, avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur la psyché.
Dans un second temps car il l'a complété au moment de son édition par une postface extrêmement éclairante, écrite 2 ans après la fin du journal, 5 ans après l'attentat. D'ailleurs, si je l'ai, pour ma part, lue après le journal, je pense qu'il est intéressant également de la lire avant.
Ces deux revers d'une même médaille forment un ensemble à la fois bouleversant et instructif, un témoignage fort sur l'impact de cet évènement sur la vie d'un survivant. La personnalité de Christophe Naudin contribue, je pense, à l'intérêt du livre : il est historien, a travaillé sur l'Islam médiéval, enseigne l'histoire dans un collège et est clairement engagé politiquement à gauche.

Au fil du récit, nous allons suivre ses réflexions, son besoin de suivre l'actualité, de s'informer encore et encore sur les attentats, sa nécessité dévorante de comprendre.
Sa colère, également.
Face aux médias et à l'affrontement de deux visions aussi caricaturales l'une que l'autre du terrorisme.
Face à sa famille politique, également, et à la complaisance dont elle fait preuve.
En parallèle viendront les phases de reconstruction, son retour au collège, son travail de thérapie, ses amis, ses élèves, ses collègues, la rencontre avec sa compagne...
Il est émouvant de le sentir se détacher quand les entrées de son journal finissent par se faire plus rares, plus courtes et plus posées...

La postface lui permet enfin de remettre les choses en perspective et de dresser le bilan de son parcours pendant ces 5 années. La reconstruction, la nécessité de témoigner, la volonté d'agir.

Journal d'un rescapé du bataclan est un document sans doute unique, fort et juste dans ses réflexions et dans la pertinence des questions que l'auteur pose face à l'islamophobie et à la lutte contre le terrorisme.

Journal d'un rescapé du Bataclan
Christophe Naudin
Editions Libertalia

mercredi, janvier 13 2021

Funèbre !

Funèbre ! est un court livre passant en revue différents rites autour de la mort ou plutôt, différentes traditions liées à la perte d'un proche partout autour du monde.
En effet, l'auteur s'attache à ne pas traiter de "la mort" en général, mais bien de toutes les traditions entourant la mort d'un membre de la famille ou du cercle intime, liées plus particulièrement aux coutumes, aux croyances et au deuil. Sujet assez tabou dans nos contrées, il est intéressant de constater à quel point il fait partie de la vie générale d'autres communautés.
Sans sensationnalisme, mais avec rigueur et simplicité, l'auteur s'attelle à nous partager la symbolique de quelques rites assez originaux pour être impressionnants.
Impossible de ne pas faire le parallèle avec le deuil tel qu'il est pratiqué par chez nous, ou c'est affaire d'intimé, de pudeur et de discrétion, quand il est, chez d'autres, partie intégrante de la vie en communauté. Il n'est jamais affaire de jugement dans ce livre qui se veut factuel, mais il est tout à fait intéressant de se rendre compte que le rapport à la mort en dit beaucoup en final sur le rapport à la vie.
Funèbre ! est richement documenté et permet un tour du monde pas banal et passionnant, qui évoque des traditions ancestrales autant qu’émergentes et dans lequel on apprendra à quel point la mort peut être célébrée.

Funèbre !
Juliette Cazes
Editions du Trésor

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