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mercredi, juin 23 2021

Canevas

Tim est un dessinateur au style inimitable, qui peut être aussi joyeux et coloré que mélancolique. En lisant cet ouvrage, j'ai eu l'impression qu'il s'était donné les moyens de laisser son talent s'exprimer et s'épanouir pleinement.

Avec Canevas, Tim alterne les chapitres contrastés et tisse, brode, entremêle brillamment le destin de ses personnages, plus follement singuliers les uns que les autres.
Il nous entraîne dans une histoire fantastique douce, absurde, drôle et émouvante à la fois. Un véritable tourbillon d'idées folles, qui s'enchaînent et se répondent parfaitement, démontrant l'excellente maîtrise narrative de l'auteur qui a su créer une bande dessiné fort différente de ce qu'on a l'habitude de lire.
Le livre étant vraiment truffé d'humour (souvent noir), je me suis délectée de l'ironie très subtile de l'auteur qui n'a pas son pareil pour pointer les lâchetés ordinaires ou les mesquineries de certains de ses protagonistes.

Canevas est réellement écrit avec autant de virtuosité qu'il est dessiné.
L'auteur s'étant en outre essayé à une prépublication en ligne, vous pouvez retrouver l'ensemble des chapitres pairs de l'ouvrage sur le blog dédié. Allez y jeter un coup d’œil, ils valent le coup, et lisez Canevas dans son entier, car les chapitres impairs sont aussi (si ce n'est encore plus) appréciables !

Canevas
Tim
Editions Lapin

mercredi, mai 5 2021

Black hole

Black hole est souvent présenté comme un grand classique de la bande dessinée underground américaine, dont son auteur, Charles Burns, est un digne représentant. Sans connaître précisément son travail, j'ai immédiatement été attirée par la couverture de Black hole et son utilisation si particulière du noir et blanc.

L'histoire prend place dans une banlieue Seattle, dans les années 70. Cela aurait pu être une chronique adolescente des plus classiques si la petite communauté ne devait faire face à une maladie singulière, la "crève". Celle-ci ne touche que les adolescents et se transmet par voie sexuelle. Une fois contractée, elle se manifeste par des modifications corporelles allant des plus subtiles aux plus monstrueuses, sans que l'on puisse avoir une quelconque influence dessus. Une fois touché, c'est définitif, et les plus défigurés se retrouvent mis au ban de la société, contraints de s'exiler dans les bois environnants, et de faire les poubelles pour survivre.

Le scénario de Black hole est particulièrement déroutant. De cette maladie, on ne saura rien, ni de son origine, ni de si on tente de la combattre. On n'aura d'ailleurs pas le point de vue d'adultes, le scénario ne suivant que des héros adolescents. La crève n'est d'ailleurs selon moi pas le sujet principal du livre. Il s'agit avant tout d'une chronique sur l'adolescence, noire et acerbe, présentant la face sombre des banlieues proprettes des années 70 et décrivant par le menu le mal-être de ces jeunes, confrontés aux changements et à la quête de sens à cette époque si particulière de l'histoire récente des Etats-Unis.

Cependant, c'est bien l'aspect fantastique, horrifique, qui fait que Black hole est graphiquement impeccable, j'irai même jusqu'à dire somptueux. Entièrement en noir et blanc, il comporte nombre de scènes graphiques. L'un des thèmes récurrents qui parsème l'ensemble du livre est en effet l'incision, que l'on retrouve dès les premières cases dans la dissection d'une grenouille, puis dans les blessures, les coupures, les atteintes de la crève, les raies de lumière et bien sûr, le sexe féminin.
La maîtrise de l'encrage de Charles Burns laisse vraiment admiratif. Le dessin est en effet très réaliste, que ce soit dans les scènes classiques que dans les plus oniriques, et sa manière de privilégier les détails des décors à ceux des visages font de Black hole une vraie BD d'ambiance. Les éléments horrifiques sont parsemés tout au long du récit qui fait la part belle au malaise induit par les modifications corporelles. Le travail des ombres est somptueux, et rend certaines planches vraiment fascinantes.

Si j'ai été complètement conquise par quelques scènes absolument splendides d'abomination, si j'ai été envoûtée, bousculée, interrogée par l'étrange malaise qui est instillé au gré de l'histoire, j'ai en revanche parfois été lassée par le portrait que Charles Burns fait de l'adolescence, qui, s'il semble juste, ne propose rien qui n'ait déjà été dit et redit.
Cela ne m'empêche cependant pas de vous conseiller 1000 fois la découverte de Black hole, il serait en effet très dommage de passer à côté de sa beauté cruelle.

Je vous conseille aussi d'ailleurs l'étrange court métrage tiré du livre signé Rupert Sanders (visible sur son site internet). Il est sans doute difficile à appréhender pour qui ne connaît pas l'univers mais en est une belle inspiration, ayant su restituer son ambiance poisseuse et les égarements de son protagoniste principal, dans un tourbillon de scènes troublantes.

Black Hole
Charles Burns
Traduit par
Delcourt

mercredi, novembre 4 2020

La bombe

La bombe est de ces bandes dessinées qui sublime le médium et nous offre une véritable expérience de lecture.

Parue dans la collection 1000 feuilles, chez Glénat, elle rentre dans la catégorie qu'on appelle pompeusement les "romans graphiques" (bandes dessinées ne faisant pas assez "sérieux", voyez-vous!).

Album né de l'idée originale de Didier Alcante (qui est avant tout pour moi le scénariste de la série Pandora Box, que je conseille énormément), il est rejoint au scénario par Laurent-Frédéric Bollée et au dessin par Denis Rodier.
La bombe est un énorme pavé de près de 500 pages, entièrement en noir et blanc.

Les dessins particulièrement soignés de Denis Rodier mettent en valeur l'histoire que fut celle de la bombe atomique. Revenant à la genèse du projet, il nous entraîne aux quatre coins du monde, à la suite des hommes qui ont fait, consciemment ou non, basculer l'histoire de l'humanité.
On s'attache en effet précisément dans cet ouvrage à souligner que cette histoire est avant tout une histoire d'hommes. Politiques, scientifiques ou victimes, chaque personnalité est incarnée, chaque émotion est appuyée, chaque colère, chaque questionnement, chaque doute...
À l'image de Ebb Cade, ce premier cobaye humain du plutonium, à qui on a injecté à son insu du plutonium pour en étudier les effets...
À l'image du scientifique Leó Szilàrd, qui fera tout pour aider au développement de la bombe et tout, par la suite, pour qu'elle ne soit jamais employée.

Avec une précision documentaire, La bombe ne nous épargnera aucune des folles décisions qui ont conduit à la tragédie.
Alors que l'histoire nous entraîne avec effroi vers l’inéluctable, que l'uranium prend régulièrement la parole pour clamer sa soif, on ne peut qu'être épouvanté par l'abominable dénouement et on ressort lessivé de cette lecture.

Pour finir, je l'ai transmis à mon fils de 12 ans qui l'a dévoré aussi vite que moi.

La bombe
Scénario de Alcante et Laurent-Frédéric Bollée
Dessin de Denis Rodier
Glénat

mercredi, octobre 14 2020

Mortel

Mortel est un recueil de strips signé Marc Dubuisson au scénario et Thierry Martin au dessin, mettant en scène la Mort (avec son habit noir, sa capuche et sa faux) dans l'exercice de son travail. Apparaissant quelques instants avant le décès d'individus souvent fâchés de la voir, elle s'acquitte de sa tâche avec conviction et nonchalance.

Elle constitue donc le motif parfait pour enchaîner les gags à l'humour noir prégnant, au cynisme décomplexé et au sadisme jubilatoire, frappant sans vergogne toute une ribambelle de personnages ayant rarement d'échappatoire. Chaque planche est courte, nette, et la chute est souvent inattendue.

Tout au long de la centaine de pages du recueil, les auteurs parviennent à éviter les redondances et m'ont fait passer un bon moment de rigolade.

Je n'aurais cependant pas été contre une immersion plus profonde dans la noirceur. Si vous êtes comme moi, admiratrice des Idées noires de Franquin, il vous manquera peut-être un petit quelque chose.

Mortel
Marc Dubuisson & Thierry Martin
Delcourt - Pataquès

mercredi, septembre 16 2020

Jusqu'ici tout allait bien...

Dans la lignée de son précédent album, Contes ordinaires d'une société résignée, Ersin Karabulut m'a de nouveau offert un moment de lecture éprouvant.
Ce chef de file de la BD satirique turque nous propose en effet 9 nouveaux contes cruels.

Maîtrisant à la perfection la dystopie, il continue de nous interroger sur la société telle qu'on la connait en partant d'une situation souvent ubuesque pour en imaginer les conséquences les plus extrêmes.
Que se passerait-il, en effet, si le gouvernement nous apprenait à vivre dès la naissance avec une pierre ne devant jamais au grand jamais être posée? Si un bébé ne pouvant pas naître (et s'avérant être un vrai connard) grandissait indéfiniment dans le corps de sa mère ? Si on finissait par privatiser l'oxygène, voir même la pesanteur ?

Au milieu du cynisme et de la férocité du monde dénoncé, une thématique revient comme un écho : la famille. Parfois, mais rarement, présentée comme le dernier cocon protecteur face à tant d'absurdité, le foyer est plus majoritairement une source d'angoisse, de danger, et les personnages se rendent compte qu'ils n'y trouveront pas le refuge espéré.
Toujours aussi violent et dérangeant, Jusqu'ici tout allait bien... est aussi teinté d'un humour extrêmement noir.

La qualité graphique de l'ouvrage est en outre excellente. L'auteur possède un trait varié mais toujours d'une finesse inouïe, et dessine particulièrement bien une foultitude de visages dont les expressions peuvent refléter de l'angélisme le plus sincère jusqu'à l'immoralité la plus crasse.

Comme son précédent album, Jusqu'ici tout allait bien... est pour moi un vrai coup de cœur, confirmant mon envie sincère de voir Ersin Karabulut être encore plus lu et reconnu.

Jusqu'ici tout allait bien...
Ersin Karabulut
Adapté par Didier Pasamonik
Fluide Glacial

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