mercredi, novembre 16 2022

Traduire Hitler

C'est sur ces bases que le véritable débat s'engagea aussi à la fin 2015 : loin des polémiques s'installa une saine et légitime discussion entre historiens, journalistes et intellectuels. Quelle était l'utilité de publier une nouvelle traduction et une édition critique d'un livre pareil ? Quels en étaient les risques, quels en seraient les avantages ? Et surtout, pourquoi ce livre soulevait-il tant de questions ?


En ces temps troublés en ligne, s'il y a une chose que je dois concéder aux réseaux sociaux, c'est bien la lumière qu'ils m'ont permis de mettre sur un métier auquel je ne m'étais pas intéressé avant d'être blogueuse : la traduction littéraire. C'est en effet en côtoyant des personnes exerçant ce métier et en lisant les retours qu'elles font sur leur travail que j'ai commencé à me rendre compte de l'importance et de l'implication qu'il entraîne.

Olivier Mannoni fait partie de ceux-là. Traducteur de l'allemand, spécialisé dans les textes sur le IIIème Reich, c'est à lui que la maison d'édition Fayard s'adresse quand le projet d'une nouvelle édition de Mein Kampf voit le jour. Le projet de traduction évolue cependant, alors que, sous l'impulsion de l'historien Florent Brayard, nouveau directeur de publication, il lui est demandé, non pas de rendre le texte le plus compréhensible possible, mais plutôt de le rendre à son état d'origine : confus, parsemé de nombreuses fautes, redondances et incohérences, parfois quasiment illisible. Le texte sera alors publié accompagné d'un appareil critique très fourni, sans que son titre apparaisse.
Alors que l'ouvrage est paru en mai 2021 sous le titre Historiciser le mal, Olivier Mannoni revient dans ce court essai sur le long processus de traduction qu'il a demandé et sur les polémiques qui ont jalonné le projet.

Le cas de Mein Kampf ne pouvait être plus parfait pour mettre en avant le travail de traduction tant Olivier Mannoni réussi à nous faire comprendre à quel point le verbe, le style, les expressions d'Hitler sont utilisés pour faire passer ses idées abjectes par de nombreux procédés sémantiques. La traduction avait donc aussi pour enjeu de mettre à jour ces manigances qui se cachent pourtant dans la langue même. Le chemin fut long et éprouvant, et l'auteur évoque précisément les effets que ce travail a eus sur sa vie.

Alors, fallait-il rééditer Hitler ?
La polémique a enflé et l'auteur y répond parfaitement, avec mesure et justesse.
Oui, il fallait le faire.
Oui, il fallait se pencher sur les méthodes d'Hitler.
Oui, il fallait faire en sorte qu'il soit possible de comprendre, et de se souvenir.
En effet, alors qu'il évoque, dans la dernière partie de l'ouvrage, comment des échos lugubres à tout ceci se font de nouveau entendre de plus en plus, son analyse en est d'autant plus pertinente, quand les mêmes procédés rhétoriques semblent entraîner les mêmes effroyables conséquences.

Traduire Hitler est un ouvrage remarquable, aussi intelligent que juste. Le genre d'ouvrage qui réussit avec brio, en un peu plus de 100 pages, à enrichir le lecteur sur de nombreux sujets, éclairant le présent à la lumière de l'histoire.

Traduire Hitler
Olivier Mannoni
Héloïse d'Ormesson



mercredi, octobre 5 2022

Tu ne trahiras point

Dans ce monde nocturne et souterrain, les rames sont des tombes. Le tumulte de la surface n'est plus perceptible depuis les profondeurs. Les problèmes de filles, de bandes, de famille ne sont plus que des murmures lointains et plus rien ne peut entamer cet état de grâce ténébreuse qui recouvre son corps et son âme, tel un suaire.

Je voue une véritable admiration aux ouvrages des Éditions Marchialy. Il s'agit d'une des maisons dont les choix éditoriaux me paraissent les plus brillants. Chacun de leurs ouvrages semble juste et en accord avec leur esprit, ce que je tenais vraiment à souligner.
C'est également le cas avec Tu ne trahiras point qui m'a tenté par son sujet et que j'ai donc acheté en toute confiance (charmée également encore une fois par le travail de couverture et de maquette de Guillaume Guilpart).

Dans cet ouvrage, l'écrivain et journaliste Karim Madani narre l'histoire d'une poignée de graffeurs parisiens : d'où ils viennent, comment ils en sont arrivés au graph, quelle obsession les pousse à marquer de leurs noms chaque espace libre sur les murs, les rames de métro, les couloirs de RER... Il raconte aussi comment une lutte de l'ampleur de celle qu'on mène contre le grand banditisme finit par éclore avec la cellule gare du Nord de la police et comment elle mènera au procès de Versailles, au cours duquel 56 graffeurs seront jugés.

Il dresse surtout le portrait d'une jeunesse radicale, de sa rage d'exister, de ses rêves, de ses codes, à l'époque où cette culture n'était qu'underground, avant qu'on s'intéresse à l'art de la rue. Ses héros sont si différents mais partagent le fait d'être trop vivants dans une société dans laquelle ils ne trouvent pas de place. En face se dresse une police qui se fourvoie, persuadée qu'elle poursuit des gangs de rues avec les trafics en tous genres qui peuvent y être liés. Paris ne pouvait être que le terrain parfait pour cette guerre effrénée. Une ville dont les graffeurs connaissent tous les recoins, qui est ici sublimée par les enjeux.

Écrit comme un roman, mettant pourtant en scène des personnes bien réelles, Tu ne trahiras point joui en plus d'une écriture passionnelle d'une grande beauté, réussissant à nous plonger au cœur de l'action, au cœur des passions avec une sincère poésie. De véritables envolées lyriques ponctuent en effet le récit de véritables émotions.

Une nouvelle fois j'ai été plongée dans le Paris que j'aime, et j'ai aimé le voyage.

Tu ne trahiras point
Karim Madani
Marchialy

mercredi, mars 30 2022

L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau

Le sens de l'odorat, disait-il, je n'y avais jamais pensé. Normalement, on n'y pense pas.
Mais, quand je l'ai perdu, j'ai eu l'impression d'être frappé de cécité. La vie a perdu une bonne partie de sa saveur. On ne sait pas à quel point la saveur est odeur.

Paru en 1985 et moult fois cité depuis comme une référence sur le sujet, L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau est un livre dans lequel le neurologue Oliver Sacks décrit les cas cliniques les plus étranges auxquels il a été confronté. Un peu plus de 20 cas, regroupés en 4 sections et balayant un large spectre de pathologies.
C'est un livre que j'avais envie de lire depuis longtemps, j'ai donc été très contente qu'il me soit conseillé par Dimitri Reigner (j'avoue que ça n'a rien à voir, mais si tu ne connais pas son boulot, n'hésite pas à t'abonner à sa newsletter) dans le cadre de mon challenge 12 mois, 12 livres, 12 (masto)potes.

Livre à la fois passionnant et émouvant, je l'ai dévoré. Oliver Sacks est un excellent vulgarisateur, qui a su choisir avec soin ses anecdotes, offrant une cohérence et un véritable parcours de découverte tout au long de la lecture. Bien qu'il accuse le coup des années (beaucoup d'avancées ont été faite sur ces sujets depuis) il frappe par la formidable bienveillance qui se dégage de ce médecin dont la préoccupation principale n'est pas de guérir ses patients mais plutôt de les rendre heureux.

Plongée passionnante dans les méandres du cerveau humain, il a la grande qualité de mettre en avant une branche de la médecine encore et toujours tenue à l'écart du grand public, et négligée par une société obsédée par la normalité.

L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau
Oliver Sacks
Traduit par Édith de la Héronnière
Points - Seuil

mercredi, octobre 13 2021

Les fossoyeuses

Avec Senem, j'avais saisi la complexité de son travail sur les os, les histoires de charniers secondaires, de corps mélangés les uns aux autres, toutes ces contraintes à prendre en compte avant d'aboutir à un échantillon ADN analysable en laboratoire. Quand j'écoute Darija, c'est la complexité des vivants qui apparaît, ces vivants qui bougent, qui se taisent, qui coupent des ponts, qui veulent oublier, qui meurent. L'ADN révèle certes le lien de sang, mais il ne dit rien des querelles ou des rancœurs, des blessures ou des reproches, il ne dit rien de l'amour donné ou qui a manqué. Darija ne démêle pas des os, elle creuse dans les histoires familiales et les souvenirs des vivants.

Dans Les Fossoyeuses, la journaliste Taina Tervonen nous raconte comment elle a suivi le travail d'équipes chargées de mettre un peu de lumière sur les ombres que la guerre des Balkans a déployées sur un pays meurtri : La Bosnie-Herzégovine. Sur place, elle rencontre tout d'abord Senem, une anthropologue judiciaire qui doit identifier les ossements humains retrouvés dans les différents charniers mis à nu des années après la fin des conflits. Elle comprend cependant que pour identifier, il faut comparer, et donc partir à la rencontre des familles, ceux qui ont perdu des proches, ceux qui restent. C'est le travail d'enquêtrice de Darija.

En nous partageant le récit du quotidien de ces deux femmes, Taina Tervonen nous raconte tous les obstacles qui se dressent devant ceux chargés de trouver la vérité au milieu d'une population marquée par le conflit armé. Les obstacles techniques tout d'abord : les difficultés à rassembler les ossements mélangés, issus de charniers qui ont pour la plupart été déplacés, les difficultés de l'identification après toutes ces années. Les obstacles humains ensuite : le silence, le mensonge, le traumatisme. Elle raconte le deuil, aussi, et la recherche d'un quelconque apaisement.

Les Fossoyeuses nous plonge au cœur du travail de ces femmes et de leurs équipes. Un travail souvent ingrat, et paradoxalement peu gratifiant, dont le sens échappe parfois à ceux qui les côtoient. Un travail pourtant nécessaire, important pour l'histoire de leur pays et pour les familles qui doutent toujours. Un travail profondément marquant.
Les Fossoyeuses nous fait aussi le portrait d'un pays ravagé par la guerre, d'une population partagée entre le souvenir et l'oubli, le refoulement et la résilience, le déni et la soif de vérité.

Les Fossoyeuses est un récit fort, détaillé et précis, infiniment intéressant. Il raconte la science et les humains et dresse le portrait éclairé de deux femmes passionnantes.

Les fossoyeuses
Taina Tervonen
Marchialy

dimanche, août 15 2021

Le voleur de plumes

Le voleur de plumes, ce fut avant tout cette magnifique couverture (signée Guillaume Guilpart) qui m'a sauté aux yeux. La maison d'édition Marchialy met vraiment le paquet sur ses maquettes, et fait de ses livres de vrais beaux objets.

Le voleur de plumes, ce fut ensuite cette histoire complètement folle. Celle de ce jeune musicien virtuose, promis à un bel avenir, qui prend le risque de se lancer dans un cambriolage au musée d'Histoire Naturelle de Londres afin de dérober quelques centaines d'oiseaux naturalisés.
Quelle obsession a donc pu le pousser à un tel geste ? Celle née d'un loisir qui finira par envahir complètement son esprit : l'utilisation de plume d'oiseaux exotiques pour le montage de mouches à saumon victoriennes.
Découvrant cette histoire au hasard d'une discussion lors d'une partie de pêche, le journaliste américain Kirk Wallace Johnson (plus connu pour la fondation qu'il a créé pour venir en aide aux réfugiés irakiens) développera lui-même une véritable obsession pour ce drôle de fait divers, les lacunes dans l'enquête qui a suivi et le milieu des monteurs de mouches.

J'ai beaucoup aimé la plongée qui nous est offerte dans cet univers. Le monde des monteurs est en effet opaque, fait de quelques personnages dévorés par leur but, toujours en quête de plumes rares, sans considération sur les dégâts qu'ils engendrent. L'auteur souligne d'ailleurs beaucoup le décalage qu'il existe entre leur envie de beauté et la destruction de la nature qu'elle engendre.
Au-delà de son enquête, il en dit également beaucoup sur lui, et on découvre en filigrane comment cette histoire lui permet de prendre un peu de recul sur un engagement politique et idéologique qui le laisse au final exsangue.

Très bonne surprise que ce livre dont l'histoire m'a intriguée et dont le traitement m'a fascinée.

Le voleur de plumes
Kirk Wallace Johnson
Traduit par Doug Headline
Editions Marchialy

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