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mercredi, novembre 24 2021

L'humain outresolaire en affiches

Félicitations, vous venez d'acquérir un livre.

J'ai découvert Saïd il y a quelques années déjà, alors qu'il menait à bien son projet Horizons parallèles, soit l'écriture de 52 nouvelles, une chaque semaine pendant un an. Je l'ai suivi en dilettante à l'époque, mais certains textes déjà m'avaient donné envie de poursuivre l'aventure.

J'ai appris à aimer Saïd au fil des mois, en suivant son travail, ses réflexions, ses expérimentations.

J'ai été touchée par Saïd en ayant eu la chance de gagner à un de ses concours le très collector (et très épuisé) recueil Au creux des vagues et des dunes, qui rassemble deux de ses nouvelles, représentant 5 ans de sa présence en ligne. J'ai eu le privilège de découvrir alors une autre de ses activités : la reliure, Saïd confectionnant en effet ses livres entièrement à la main. Quel magnifique cadeau j'avais donc reçu ce jour-là et ce livre est l'un des objets les plus chéris de ma bibliothèque (pourtant bien pourvue).

J'ai été emballée par le dernier projet de Saïd : un nouveau livre, entièrement confectionné par ses soins et imprimé en bichromie par risographie. J'ai eu la chance de pouvoir le précommander, le premier tirage ayant été très rapidement épuisé.

J'ai été complètement bouleversée par la qualité de L'humain outresolaire en affiches. Par la qualité de l'objet lui-même, par la qualité de l'œuvre surtout. Saïd a en effet réussi le tour de force de concevoir un livre qui fait partie de l'histoire qu'il raconte.
L'humain outresolaire en affiche se présente en effet lui-même. Après que les supports persistants comme les livres ou les affiches soient tombés en désuétude au profit d'autres technologies, ils finissent par connaitre un nouvel élan d'intérêt qui explique l'existence de celui que nous sommes en train de lire. Ce livre propose alors de raconter l'histoire de l'espèce humaine après sa conquête de l'espace au travers de la reproduction d'autres supports persistants vintages : les affiches.

Partant de quelques situations classiques de la science-fiction, Saïd réussit à les évoquer de la manière la plus originale qui soit. Comment serait en effet une affiche de propagande religieuse du futur ? une affiche politique si une autre espèce intelligente faisait irruption dans notre paysage ? une affiche publicitaire pour une société faisant commerce des modifications génétiques ? En répondant à ces questions, il balaye l'évolution de la société humaine pendant près d'un siècle en image aussi bien qu'en mots.

J'ai vraiment été émerveillée par l'aptitude de l'auteur à utiliser l'ensemble de ses talents (écriture, graphisme, impression, reliure - il en a peut-être d'autres d'ailleurs, qui sait...) au service de la même œuvre, donnant alors bien plus de sens à ce livre que celui d'un unique recueil de mots.

Normalement je ne fais pas de lien vers un site de vente dans mes billets mais je fais ce que je veux, alors, il reste encore quelques exemplaires de cet ouvrage disponibles sur le site de Saïd, foncez avant que ce soit trop tard. Vous y trouverez aussi l'ensemble de ses écrits (car toutes ses nouvelles sont sous double licence Art libre/CC BY-SA) ainsi que les affiches issues du livre. Alors surtout... surtout...intéressez-vous au travail de cet artiste qui, j'en suis sûre va continuer à m'étonner.

L'humain outresolaire en affiches
Saïd

mercredi, janvier 20 2021

Les dames blanches

C'est la première fois que je m'attelle à Bordage, et je ne regrette pas du tout d'avoir enfin fait connaissance avec les écrits de ce grand auteur de science fiction. Il y a en effet dans ces Dames blanches des montagnes de réflexions qui vont bien au delà du mystère qu'elles suscitent.
Quelles sont-elles ? des drôles de sphères blanches, d'une cinquantaine de mètres de diamètre au début, qui apparaissent mystérieusement un beau jour à différents endroits de la planète. Semblant passives, on se rend rapidement compte qu'elles ont la capacité d'attirer et de capturer les enfants de moins de 3 ans, qui disparaissent alors corps et biens.
Que faire alors ? Aller à l'affrontement, bien sûr, quand c'est la seule réponse qui sera jamais utilisée par les gouvernements. Sans beaucoup de succès, par ailleurs, ces sphères semblant totalement invulnérables.
Quelle solution imaginer ? La pire, forcément. Avec toute l'évidence que peut inspirer une espèce aussi destructrice que la nôtre, avec toute la passivité dont nous pouvons faire preuve face aux prises de positions radicales de nos dirigeants quand la menace est inconnue et effrayante (toute ressemblance avec une situation contemporaine est bien sûre entièrement voulue).

Les dames blanches est un récit au temps long, dont l'intrigue prend place sur des dizaines d'années et plusieurs générations.
La description que fait Bordage de ce monde ayant perdu tous ses repères, ayant abandonné toutes ses convictions face à la menace est aussi glaçante que réaliste. On ne peut s'empêcher de se demander ce qu'on ferait dans pareille situation. L'hypothèse émise par Bordage est loin d'être délirante.
Au fur et à mesure de l'expansion de la résignation, les réflexions de certains personnages cherchant une autre voie de résolution n'en deviennent que plus criantes, plus désespérantes dans l'indifférence et l'incompréhension qu'elles suscitent.

Au-delà de la dimension sociétale, c'est au cœur de la cellule familiale que les grands axes du récit se jouent. C'est en effet bien la famille, la filiation, et surtout la faille de transmission qui est le nœud du livre. Quand chaque chapitre porte le prénom d'un des protagonistes, on comprend tout de suite l'ambition de l'auteur à également ramener cette histoire universelle à l'échelle des individus. C'est à travers eux que sera abordé le fanatisme, le pacifisme, la difficulté à se sentir différent des autres, le deuil aussi...

L'écriture de Bordage, tout en sobriété et en retenue, permet de mettre une certaine distance avec la violence des propos et construit une histoire à la fois mélancolique et philosophique, qui fait la part belle également à la mythologie. J'ai senti à la lecture que l'auteur voulait, avant tout, pousser son lecteur à faire ses propres réflexions.

Ce fut une lecture éprouvante et émouvante.
Je ne sais pas comment se situe ce livre dans la carrière prolixe de Bordage, mais il m'a donné envie d'en découvrir plus.

Les dames blanches
Pierre Bordage
L'Atalante

mercredi, décembre 2 2020

Vie™

Vie™ est le second roman que je lis de Jean Baret, après Bonheur™, qui m'avait déjà fait forte impression.
Tous deux font partie de la trilogie Trademark, qui doit son nom à ces marques déposées qui semblent maîtresses des sociétés décrites dans les romans. L'auteur continue à y explorer "la question fondamentale du sens de la vie".

Vie™ est un livre tout aussi aliénant que son prédécesseur.
Cette dystopie décrit une société régie par les algorithmes, dans laquelle les temps de loisirs, d'amitié et d'amour (de sexe) sont savamment calculés et doivent être régulièrement dépensés, au risque de voir apparaître un algorithme du bonheur, qui se chargera de rééquilibrer les choses coûte que coûte. Dans ce monde absurde, le personnage principal, Sylvester Staline, comme tout bon citoyen (lui-même porte le n° X23T800S13E616), passe son temps à travailler (il fait tourner des cubes colorés) sans jamais sortir de son logement, muni de ses lentilles de contact et de ses prothèses auditives à réalité augmentée (premiers réflexes du matin) qui lui permettent d'être constamment connecté. Malheureusement, il a la fâcheuse habitude de se suicider tous les soirs.

Tout le talent de Jean Baret est de faire ressentir l'aliénation du personnage en aliénant le lecteur par une succession de chapitres très semblables les uns aux autres, chacun décrivant un jour de la vie de Sylvester. Dans cette course en rond, où se répètent jusqu'à l’écœurement les mêmes gestes, les mêmes paroles, les mêmes situations, le grain de sable qui s'immisce discrètement devient la planche de salut du lecteur, qui espère sortir enfin de ce puits sans fond.

Le monde décrit dans Vie™ est, je crois, encore plus glaçant que celui de Bonheur™. En effet, en suivant les aventures de Sylvester, qui semble ne pas aimer la vie que les algorithmes ont choisie pour lui, on est confronté à une réalité des plus perverses : rien ne "l'oblige" à la vivre. Il n'a simplement pas l'idée d'une alternative. Sa vie est ainsi depuis sa naissance et elle est la même pour toute personne avec qui il est en contact. C'est juste "comme ça".

Difficile de sortir de cette lecture sans un abîme de réflexion sur l'ineptie de notre propre société, d'autant plus dans ses dérives actuelles. Difficile d'en sortir non plus sans saluer le talent de Jean Baret, encore une fois confirmé dans cet ouvrage.

Vie™
Jean Baret
Le Belial'

mercredi, novembre 11 2020

L'exorciste

L'exorciste, voyez-vous, est, je crois, le film qui m'a le plus terrifiée... de toute ma vie.

Je l'ai découvert au cinéma, à l'occasion de la sortie de la version intégrale. J'ai bien vérifié... j'avais 20 ans...

J'ai été tellement terrorisée que, pendant plusieurs mois, je me suis endormie avec les lumières et la télévision allumées, les volets ouverts. Habitant à l'époque un studio minuscule au rez-de-chaussée d'un vieil immeuble de Rennes, je ne sais toujours pas aujourd'hui si c'était l'idée du siècle, mais c'était non négociable pour pouvoir aligner quelques heures de sommeil.

Nous avons tous, je pense, une peur viscérale. Celle qui ne laisse pas de place à la raison. Cela peut être la peur du noir, des monstres, de l'impuissance, de la déliquescence du corps ou de la mort... pour moi c'est clairement, avant tout, les histoires de possession. Mettez ça sur le compte de mon éducation chrétienne ou peut-être qu'un psy aurait beaucoup à dire, toujours est-il que ce genre d'intrigue m'épouvante (ne commencez donc pas à me parler de l'exorcisme d'Emily Rose, ou autres Conjuring...).

Pourtant, j'étais vraiment impatiente de lire le roman qui a inspiré le film. Est-ce du masochisme ? de la curiosité malsaine ? Encore une fois, je ne saurais le dire, toujours est-il que j'ai (globalement) dévoré le livre de William P. Blatty.

Je peux vous dire qu'il est tout aussi éprouvant que le film, qui en est, selon moi, une adaptation des plus fidèles.

L'écriture tout en finesse de Blatty permet de mettre en place un roman d'horreur à l'ambiance lourde, au rythme saccadé, dans lequel les scènes de terreur alternent avec des moments plus calmes à l'infini pessimisme, qui ne permettent pas vraiment de faire retomber la tension. Le roman nous permet d'approfondir la psychologie des personnages, notamment celle de la mère, Chris, et du prêtre/psychologue Damien Karras, dont on perçoit plus pleinement le déchirement.

Le thème principal étant bien celui de la foi et du doute, celui-ci est distillé comme un poison tout au long du récit. Affabulation, maladie ou force supérieure ? Cela restera l'enjeu principal, et l'auteur cultive une certaine ambiguïté, entrainant une montée en tension crescendo.

Les scènes de terreur sont particulièrement efficaces (j'ai dû arrêter ma lecture un soir et ai eu du mal à m'endormir...) mais le sentiment le plus palpable à la lecture a plutôt été le désenchantement... C'est aussi un livre triste, qui sait faire naître bien d'autres émotions que la peur.

Je n'ai absolument pas regretté cette lecture que j'ai dévorée en quelques jours... ça m'a même donné envie de revoir le film... mais je vais peut-être attendre encore un peu...


L'exorciste
William P. Blatty
Traduit par Jacqueline Remillet
J'ai Lu

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