Mot-clé - Lecture

Fil des billets - Fil des commentaires

mercredi, juin 22 2022

Collisions par temps calme

- Rien n'est jamais parfait, coccinelle, et c'est tant mieux. Mais tu as raison, le monde est un endroit merveilleux.
- Grâce à Simri.
- Oui, mais également grâce à l'humanité qui a su l'inventer, puis lui faire confiance. Grâce à Simri, l'humanité nous bénéficions de progrès sans précédent. Nous avons repris le contrôle de notre trajectoire. En tant qu'espèce, nous n'avons jamais été aussi heureux, ni aussi libres. Libres même de ne pas vouloir en profiter.



Quel plaisir de retrouver l'écriture soutenue de Stéphane Beauverger après le formidable Le Déchronologue que j'ai lu il y a quelques années et qui m'a laissé le souvenir d'un roman splendide.
Avec Collisions par temps calme, c'est la novella qu'il explore, ce format de fiction coincé entre le court roman et la longue nouvelle. 120 pages, c'est assez pour nous plonger dans l'utopie qu'il a imaginée, ce temps calme issu de l'invention d'une intelligence artificielle omnipotente et bienveillante. Les collisions, elles, seront autres. Celle des trajectoires d'un frère et d'une sœur, d'une part, dont les parcours semblables et les choix opposés entraînent l'éloignement, celle de la découverte, d'autre part, de la vérité sous-jacente sous les analyses de l'IA.

Comme il fut agréable de découvrir l'avenir radieux décrit par Beauverger, qui développe ici un monde ou l'intelligence artificielle, plutôt que de contraindre ou asservir l'humanité (comme c'est bien trop souvent le cas), déploie ses capacités pour la décharger de ses contraintes et lui permettre d'aspirer à un monde parfait. Dans cet univers d'harmonie et de sérénité, il questionne le rapport au libre-arbitre, à la quête du bonheur... On se demande jusqu'où on serait prêt à accepter les choix d'un autre pour son bonheur, s'ils sont totalement contraires aux nôtres.

De par la précision de son écriture, il signe un récit fort et bouleversant, au rythme apaisé contrastant avec la profondeur de son propos. L'originalité de son histoire m'a marquée, son caractère extrêmement introspectif également. Ce texte est d'une beauté sereine et tragique. Une véritable réussite.

Collisions par temps calme
Stephane Beauverger
La Volte

mercredi, juin 8 2022

Homer & Langley

Langley disait : Qui se soucie de ce qu'étaient nos distinguées ancêtres ? Quelle foutaise. Tous ces comptes rendus de recensements, toutes ces archives n'attestent que la suffisance de l'être humain qui se donne un nom et une tape sur l'épaule, et ne reconnaît pas son insignifiance devant les évolutions de la planète.

L'histoire dramatique (et vraie) des frères Collyer, les "frères fantômes" de Harlem est un cas d'école des effets tragiques de la syllogomanie, le syndrome d'accumulation compulsive pouvant rendre une habitation totalement insalubre et impraticable.
E.L. Doctorow prend des libertés avec ce fait divers célèbre, et nous offre un roman au temps long, retraçant une épopée américaine balayant une grande partie du XXème siècle.

A travers les "yeux" du sensible Homer, le narrateur, le pianiste aveugle que son frère Langley se charge de protéger, c'est une histoire des Etats-Unis qui nous est contée, de l'après-guerre aux années 70. Au rythme des (rares) rencontres et actions des frères reclus, les périodes marquantes sont évoquées, comme la prohibition, la Seconde Guerre mondiale (qui affectera leurs domestiques japonais), le mouvement hippie... Les deux frères, issus de la vieille aristocratie New-yorkaise, posent un regard bien particulier sur tout cela, souvent candide et ébloui pour Homer, plus cynique et méfiant pour Langley qui est revenu gazé de la Première Guerre mondiale.
Mélangeant l'Histoire avec l'histoire, le roman narre aussi comment la santé mentale de l'un, et la santé physique de l'autre (d'abord aveugle puis progressivement sourd) vont contribuer à leur isolement et leur paranoïa. Avec une infinie délicatesse et beaucoup d'empathie envers ses personnages, l'auteur nous partage le quotidien de ces êtres atypiques et attachants.

Homer & Langley est donc un livre parfois tendrement drôle, bigrement enrichissant et toujours fort émouvant que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire.

Homer & Langley
E.L. Doctorow
Traduit par Christine Le Bœuf
Actes Sud

jeudi, mai 26 2022

Le fil du destin

J'ai lu le premier tome du Clan des Otori (ou plutôt je l'ai écouté) il y a (très) longtemps et, si j'en ai gardé une opinion assez bonne, j'avoue que j'en ai peu de souvenirs (un seigneur Otori énigmatique ? une vague tribu aux aptitudes surnaturelles ? un amour fou ?).
Du coup, ce fut avec un œil presque neuf que j'ai découvert ce roman qui m'a été conseillé par EuZèbe dans le cadre de mon défi 12 mois 12 livres 12 (masto)potes. Je me disais cependant souvent : "Tiens, je suis sûre d'avoir un vague souvenir de ce personnage, ou de cette scène." En effet, ce roman est à la fois le dernier du cycle et une préquelle à l'histoire principale.

Le Clan des Otori est une grande saga, formée de 5 tomes, se situant dans un japon fantastique aux allures médiévales, narrant des histoires de dynasties, de conquêtes, de vengeances, d'amours... Des hommes et des femmes, surtout, qui sont les voix de ces chroniques.
Revenant à la source du récit, Le fil du destin narre l'histoire de Shigeru Otori, de son enfance à sa vie d'adulte, héritier d'un clan fragilisé, soumis aux guerres intestines de sa famille, aux ambitions de conquêtes du clan voisin et à des passions amoureuses déchirantes.

Si ce roman s'éloigne de ce que je lis habituellement, c'est sans déplaisir que je me suis pris au jeu de cette épopée aux relents de roman initiatique (encore heureux car ce pavé fait tout de même 600 pages). Le souffle épique est incontestable, les rebondissements nombreux, les personnages profonds et contrastés. J'ai été frappée par la maturité avec laquelle certains sujets étaient abordés. Des sujets durs, abordés frontalement, sans complaisances mais sans faux-semblant.

Le tout forme une fresque d'une indéniable qualité, portée par une écriture aussi précise dans ses descriptions que dans ses divagations. Un roman riche, qui prend le temps d'approfondir les thèmes qu'il aborde. Une histoire assurément triste, également.

Je ne sais pas, pour être honnête, si je garderai vraiment en mémoire cette histoire complexe, je ne pense pas m'être sentie suffisamment impliquée pour cela, mais je garderai sans doute le souvenir de très bons instants de lecture.

Le clan des Otori, T5
Le fil du destin
Lian Hearn
Traduit par Philippe Giraudon
Gallimard Jeunesse

mardi, mai 10 2022

Lettres de burn-out

Chère Journée,

Je ne me lèverai pas ce matin.
En premier lieu, je suis anéanti dès le réveil. Notre société ne nous intoxique pas seulement avec des pesticides ou des additifs alimentaires, mais également avec la fatigue.

J'ai découvert les Lettres du burn-out grâce à mon abonnement à la lettre de la littérature et des écrits humoristiques Vis Comica, élégamment chapeautée par Francis Mizio (abonnes-toi !).
Ça faisait un sacré bout de temps que je n'avais pas lu ce genre d'ouvrage. Une sorte d'exercice de style, drôle mais également exigeant dans l'écriture.

Dans une société qui est devenue trop compliquée, trop sollicitante et, au final, intransigeante, certains finissent tôt ou tard par dire stop... Ça suffit... J'arrête... J'en ai marre. Jean-Luc Coudray a donc imaginé ce que seraient les adieux de ceux qui abandonnent et nous les présente sous la forme d'une ultime correspondance dans laquelle ils vident leur sac. En effet, tout au long des 50 lettres qui composent ce recueil, chacun, au moment de renoncer, de laisser tomber, revient enfin à l'essentiel et fait éclater une sincérité souvent drôle, parfois grinçante, voire désespérante.
Cela commence par un président de la République cynique et lassé renonçant au pouvoir puis, tour à tour, toute une galerie de personnages prend vie, des plus cyniques aux plus désabusés, entraînant dans leur drôle de cortège un avion refusant de décoller ou un cerveau arrêtant de fonctionner, me plongeant de l'amusement à l'agacement, de la contrariété au soulagement, tant certaines situations font écho à mes propres ras-le-bol...( cet ami qui cesse de rendre service, ce spectateur qui ne va plus au cinéma, ce canari qui arrête de chanter...).
Si d'autres m'ont moins parlé, Jean-Luc Coudray réussit tout de même l'exercice haut la main, grâce à une écriture particulièrement recherchée et des arguments fouillés. Que dire par exemple de cette phrase tirée de la lettre Une femme renonce à être belle :

Tout d'abord, le maquillage, en soulignant le contour des yeux, la forme de la bouche ou la rondeur des joues, n'est qu'un sous-titre pour malcomprenants.

Passant de sujets légers à des plus intenses, il réussit, malgré les difficultés, à se sortir de situations qui s'annonçaient pourtant compliquées (à ce titre la lettre Une femme arrête d'être féministe est un véritable chef-d'oeuvre !).

Je terminerai cette chronique par la fin de la lettre du parachutiste qui n'ouvre pas son parachute, que j'estime être une parfaite conclusion :

J'ai traumatisé la foule. Les enfants ont hurlé, les parents ont été bouleversés. Oui, la liberté est choquante. Bonne soirée.

Lettres de burn-out
Jean-Luc Coudray
Wombat

samedi, avril 30 2022

Tè Mawon

- Mes taties, elles m'ont dit : si tu veux sauver le monde, tu fais en sorte qu'aucune langue n'en domine une autre. Parce que quand une langue domine l'autre, l'autre finit par lui appartenir et disparaître. Du coup on existe que si on parle, tu vois ? Alors il faut l'équilibre.

Je ne vais pas le cacher, d'autant plus que j'en suis très fière : je voue une admiration absolue aux œuvres de Michael Roch. Depuis longtemps je suis une fidèle de ses créations, je m'intéresse à ses explorations de toute forme de narration. Rien ne me touche plus que ses romans. De Moi, Peter Pan au Livre Jaune, j'ai déjà dit tout le bien que j'en pense, et à quel point cet écrivain à un talent dingue.
Je me suis donc précipitée sur le dernier-né : Tè Mawon, dont le titre même laissait présager la subtile exigence que ses écrits portent toujours.

Il est en effet évident, dès la lecture du titre, que ce roman est bien différent de la SF habituelle. Il en reprend pourtant un ressort assez classique. L'histoire se passe dans une mégalopole futuriste stratifiée, Lanvil, dans laquelle les défavorisés doivent se coltiner les profondeurs tandis que les bourgeois s'élèvent vers les sommets, jusqu'à ce qu'on cherche à renverser cet état de fait. La grande différence réside dans le fait que Lanvil s'élève sur les terres caribéennes, que ses habitants en sont les héritiers, et ça, les enfants, ça bouscule nos habitudes bien plus que ça ne le devrait !
Michael Roch réussit à faire de Tè Mawon l'un des livres les plus originaux qu'il soit, et dieu sait s'il nous avait pourtant déjà habitué à du haut niveau, en utilisant des procédés qu'il maîtrise tellement que c'en est prodigieux :

  • Le roman choral : Michael Roch alterne les points de vue et il le fait bien. Bien au-delà d'un jeu de ping-pong plat, c'est une véritable symphonie qu'il orchestre. Il nous présente des personnages aussi contrastés que convaincants, chacun réussissant à trouver une place de choix dans le patchwork que forme la trame de ce récit. Les interventions, une à une, finissent par former une fine marqueterie parfaitement ajustée, faisant sortir un univers de terre, faisant avancer une intrigue d'une efficacité indiscutable.


  • La maîtrise de la langue : c'est LE tour de force/coup de maître/trait de génie/morceau de bravoure/j'en passe et des plus superlatifs... du bouquin. Il donne corps à ses personnages par leur réappropriation de leur propre langage. Hybridant les dialectes, explorant les 1001 facettes du créole, dotant chacune des figures du récit de ses propres expressions. Ici le langage définit l'être, raconte sa vie, en dit plus sur lui que la plus longue des descriptions.


Lire un roman de Michael Roch, c'est exigeant. Le découvrir, l'apprécier à sa juste valeur, s'enrichir de sa lecture, cela demande une implication qui fait de toi un acteur à part entière de l'histoire.
Ici, il te faudra décortiquer, déchiffrer certains mots si tu t'obstines à vouloir tout comprendre, ou te laisser emporter par la formidable mélodie qui se dégage de certains passages. J'ai par exemple lu une partie du livre à haute voix. ça m'a aidé à comprendre, certes, et ça m'a permis surtout de profiter vraiment de toute la poésie qui se dégage de ces pages.

Au-delà d'un roman à l'intrigue palpitante et aux enjeux forts, c'est une nouvelle leçon que nous offre Michael Roch.

Tè Mawon
Michael Roch
La Volte

- page 2 de 13 -

Haut de page