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mercredi, octobre 13 2021

Les fossoyeuses

Avec Senem, j'avais saisi la complexité de son travail sur les os, les histoires de charniers secondaires, de corps mélangés les uns aux autres, toutes ces contraintes à prendre en compte avant d'aboutir à un échantillon ADN analysable en laboratoire. Quand j'écoute Darija, c'est la complexité des vivants qui apparaît, ces vivants qui bougent, qui se taisent, qui coupent des ponts, qui veulent oublier, qui meurent. L'ADN révèle certes le lien de sang, mais il ne dit rien des querelles ou des rancœurs, des blessures ou des reproches, il ne dit rien de l'amour donné ou qui a manqué. Darija ne démêle pas des os, elle creuse dans les histoires familiales et les souvenirs des vivants.

Dans Les Fossoyeuses, la journaliste Taina Tervonen nous raconte comment elle a suivi le travail d'équipes chargées de mettre un peu de lumière sur les ombres que la guerre des Balkans a déployées sur un pays meurtri : La Bosnie-Herzégovine. Sur place, elle rencontre tout d'abord Senem, une anthropologue judiciaire qui doit identifier les ossements humains retrouvés dans les différents charniers mis à nu des années après la fin des conflits. Elle comprend cependant que pour identifier, il faut comparer, et donc partir à la rencontre des familles, ceux qui ont perdu des proches, ceux qui restent. C'est le travail d'enquêtrice de Darija.

En nous partageant le récit du quotidien de ces deux femmes, Taina Tervonen nous raconte tous les obstacles qui se dressent devant ceux chargés de trouver la vérité au milieu d'une population marquée par le conflit armé. Les obstacles techniques tout d'abord : les difficultés à rassembler les ossements mélangés, issus de charniers qui ont pour la plupart été déplacés, les difficultés de l'identification après toutes ces années. Les obstacles humains ensuite : le silence, le mensonge, le traumatisme. Elle raconte le deuil, aussi, et la recherche d'un quelconque apaisement.

Les Fossoyeuses nous plonge au cœur du travail de ces femmes et de leurs équipes. Un travail souvent ingrat, et paradoxalement peu gratifiant, dont le sens échappe parfois à ceux qui les côtoient. Un travail pourtant nécessaire, important pour l'histoire de leur pays et pour les familles qui doutent toujours. Un travail profondément marquant.
Les Fossoyeuses nous fait aussi le portrait d'un pays ravagé par la guerre, d'une population partagée entre le souvenir et l'oubli, le refoulement et la résilience, le déni et la soif de vérité.

Les Fossoyeuses est un récit fort, détaillé et précis, infiniment intéressant. Il raconte la science et les humains et dresse le portrait éclairé de deux femmes passionnantes.

Les fossoyeuses
Taina Tervonen
Marchialy

mercredi, septembre 15 2021

Pottsville, 1280 habitants

Ce n'est pas parce que je mets la tentation à portée des gens qu'ils sont obligés d'y céder.

Impossible de lire Pottsville, 1280 habitants sans penser à chaque instant au film qu'il a inspiré à Bertrand Tavernier (le formidable Coup de torchon qui m'avait tellement marquée étant jeune) tant les scènes sont identiques.
Roman noir par excellence, qui marque par son ironie et la noirceur de son humour, Jim Thompson l'a doté de l'un des plus formidables antihéros que j'ai eu le plaisir de découvrir.
En effet, à Pottsville, le shérif Nick Corey semble tellement affable qu'on ne cesse d'en profiter, et les humiliations vont bon train, que ça soit des petites frappes, de ses adversaires politiques et même de sa femme. En grattant sous la surface, il semblerait que le bonhomme soit pourtant plus calculateur qu'on ne le pense, et quand tout s'accélère, il devient jouissif de suivre le cynisme de son cheminement.
Ce roman est une véritable satire, une plongée dans ce qu'il y a de plus veule dans l'humain, le tout porté par un ton résolument amusé, faisant tourner l'ensemble à la farce monstrueuse.

J'en conseille la lecture autant que je conseille le visionnage du film, dans lequel Philippe Noiret déploie toute l'étendue de son immense talent.

Pottsville, 1280 habitants
Jim Thompson
Traduit par Jean-Paul Gratias
Rivages/Noir

dimanche, août 15 2021

Le voleur de plumes

Le voleur de plumes, ce fut avant tout cette magnifique couverture (signée Guillaume Guilpart) qui m'a sauté aux yeux. La maison d'édition Marchialy met vraiment le paquet sur ses maquettes, et fait de ses livres de vrais beaux objets.

Le voleur de plumes, ce fut ensuite cette histoire complètement folle. Celle de ce jeune musicien virtuose, promis à un bel avenir, qui prend le risque de se lancer dans un cambriolage au musée d'Histoire Naturelle de Londres afin de dérober quelques centaines d'oiseaux naturalisés.
Quelle obsession a donc pu le pousser à un tel geste ? Celle née d'un loisir qui finira par envahir complètement son esprit : l'utilisation de plume d'oiseaux exotiques pour le montage de mouches à saumon victoriennes.
Découvrant cette histoire au hasard d'une discussion lors d'une partie de pêche, le journaliste américain Kirk Wallace Johnson (plus connu pour la fondation qu'il a créé pour venir en aide aux réfugiés irakiens) développera lui-même une véritable obsession pour ce drôle de fait divers, les lacunes dans l'enquête qui a suivi et le milieu des monteurs de mouches.

J'ai beaucoup aimé la plongée qui nous est offerte dans cet univers. Le monde des monteurs est en effet opaque, fait de quelques personnages dévorés par leur but, toujours en quête de plumes rares, sans considération sur les dégâts qu'ils engendrent. L'auteur souligne d'ailleurs beaucoup le décalage qu'il existe entre leur envie de beauté et la destruction de la nature qu'elle engendre.
Au-delà de son enquête, il en dit également beaucoup sur lui, et on découvre en filigrane comment cette histoire lui permet de prendre un peu de recul sur un engagement politique et idéologique qui le laisse au final exsangue.

Très bonne surprise que ce livre dont l'histoire m'a intriguée et dont le traitement m'a fascinée.

Le voleur de plumes
Kirk Wallace Johnson
Traduit par Doug Headline
Editions Marchialy

samedi, août 7 2021

Métaphysique de la viande

Après avoir été soufflée par le formidable Images de la fin du monde et alors que la suite est attendue pour septembre, je suis revenue un peu en arrière dans la carrière de Christophe Siébert en m'attaquant à l'infernal Métaphysique de la viande, un livre ayant obtenu le prix Sade en 2019.

Celui-ci regroupe deux courts romans parus précédemment : Nuit Noire et Paranoïa, deux textes noirs, et même très très noirs, dans des registres pourtant forts différents.
Quand Nuit Noire est un parfait livre d'horreur relatant l'entièreté de l'existence d'un tueur en série, en détaillant sans aucune retenue toute l'étendue de ses monstrueux fantasmes et de ses passages à l'acte, Paranoïa est quand à lui à la frontière entre le polar, le fantastique voir le mythologique, avec cependant une (très) bonne dose d'horreur également, et nous conte une histoire désordonnée et précipitée, assez impossible à résumer, entre meurtres et complotisme sur fond de fin du monde.

Commencer par Nuit Noire est une furieuse expérience. C'est un court roman cru, violent à l'extrême. On peut même sans exagérer employer des mots comme épouvantable, exécrable ou repoussant tant il évacue l'idée même d'un quelconque tabou. Cela constitue donc le parfait écrin pour que l'écriture très sensitive (et même organique) de Siébert s'épanouisse dans les détails les plus sordides, donnant corps (touchers, odeurs...) à cette litanie de scènes abjectes.
Cependant, le summum arrivant assez rapidement dans l'histoire, on se sent très vite anesthésié quant au niveau de dégueulasserie auquel on est confronté.
C'est plutôt au milieu de l'ouvrage que l'on finit par être rattrapé, voire frappé, par l'étrange rythme qui se dégage de l'ensemble. Au-delà des pensées déviantes du tueur, ses mots et ses actions, répétés jusqu'à l’écœurement, finissent par tisser une sorte de poésie sordide, dans laquelle ma raison et mon envie de compréhension se sont effacées face à une étrange, une inqualifiable esthétique.

En comparaison, Paranoïa est beaucoup plus délirant, et si les scènes infernales y sont également légion, l'aspect bien plus hallucinatoire de l'histoire désamorce une partie des sentiments qu'elles inspirent, et c'est surtout l'ambiance très malsaine et poisseuse qui finit par prédominer.

Si le premier m'a plus emballé que le second, j'ai retrouvé dans les deux la volonté de cet auteur de plonger bien au fond des plus sombres aspects de ses personnages, de livrer au lecteur leur folie autant que leur médiocrité, sans compromis ou compassion. J'y ai retrouvé également sa formidable écriture aussi précise qu'invocatrice, qui, à mon avis, s'épanouira plus encore dans Images de la fin du monde...
Une lecture éprouvante donc, qui met les sens et la raison à rude épreuve, qui fait vriller (un peu) et qui répugne (beaucoup) mais pour le fond de son propos bien plus que pour son horreur frontale.

Métaphysique de la viande
Christophe Siébert
Au Diable Vauvert

mercredi, juillet 28 2021

La Pierre jaune

Que se passerait-il si un avion percutait l'usine nucléaire de la Hague ? C'est le point de départ fort intéressant du premier roman de Geoffrey Le Guilcher.

Nous y suivons l'histoire de Jack Banks, un policier en pleine crise existentielle, chargé d'infiltrer un groupe d'activistes réfugié au cœur de la Bretagne, dans le lieu-dit La Pierre jaune. Sa mission sera mise à mal par l'attentat, qui entraîne l'évacuation totale de la région, à laquelle la communauté refusera de se soumettre. Commence alors le récit de ces survivants dans la France postapocalyptique.

Sur un sujet assez passionnant qui m'a immédiatement accrochée, le livre de Geoffrey Le Guilcher me laisse un sentiment en demi-teinte.

Présenté comme extrêmement documenté (l'auteur ayant enquêté sur le sujet durant de nombreuses années, parvenant même à obtenir l'autorisation de visiter le site), j'ai trouvé qu'il délaissait tout de même assez rapidement l'angle documentaire pour se concentrer sur l'évolution de ses protagonistes, que j'ai malheureusement trouvé assez classiques, et sans grande originalité au final. L'auteur a pour moi manqué le coche sur ce sujet en présentant des personnages stéréotypés et peu attachants (le personnage principal en tête, particulièrement cliché et antipathique), aux enjeux manquant de clarté.

C'est dommage car toute la partie sur le nucléaire est passionnante, tout comme l'aspect post-attentat, dans la gestion de la crise et de ses conséquences par le gouvernement qui est d'autant plus saisissant par son ancrage dans notre réalité de tous les jours. J'aurais aimé que cet élément soit encore plus prépondérant.

La Pierre jaune reste cependant un livre intéressant et une bonne source d'information pour qui commence à s'intéresser à la situation du nucléaire en France, et aux conséquences qu'un accident pourrait avoir sur notre quotidien.


La Pierre jaune
Geoffrey Le Guilcher
Editions de la goutte d'or

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