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mercredi, août 24 2022

Myala : seconde chance

On ne va pas se mentir : je connais le travail de Lilian Peschet depuis longtemps. Depuis Mon donjon, mon dragon, je pense, et déjà, à l'époque, je me suis dit qu'il avait un sacré talent pour les histoires. Je fus donc très contente d'apprendre qu'il allait (enfin) sortir un nouveau roman car après l'excellente (et bien violente !) série de nouvelles Empenn police (Empenn ? ça me dit quelque chose...) pour l'excellent (!!!!!!) podcast Vous aurez de nos nouvelles d'Olivier Gechter [1], j'avais très envie de retrouver sa prose.

Avec Myala : seconde chance, il nous transporte dans un futur dystopique cyberpunk bien crade, dans lequel certains criminels se voient proposer de purger leur peine en passant quelques années sous l'uniforme de la police. Myala y encadre donc une brigade aussi hétérogène que soudée dans l'adversité, bientôt en charge de l'enquête sur une série de meurtres violents et irrationnels, qui pourrait être leur rédemption.

Alors, je sais, et je suis la première à le penser : la dystopie, le cyberpunk, on connaît... Mais il faut avouer que Lilian Peschet enchaîne les idées brillantes dans ce roman. L'idée de mêler tout ça au polar noir... l'idée d'un futur sale, dans lequel les discriminations sont palpables, le manque de moyens criant... l'idée magistrale, surtout, de faire de ses héros d'anciens délinquants devenus policiers, pour lesquels on se doute dès le début que rien ne sera juste.
Après avoir posé cet univers solide, il déroule une intrigue rythmée, efficace, qui n'est pas dénouée de certaines surprises. Un sentiment de malaise ne m'aura pas quitté de ma lecture, inspiré par l'aspect sordide et abusif de l'histoire. On est vraiment dans le très sombre... Le style très direct de l'auteur donne le ton d'un roman qui ne tergiverse pas mais expose crûement l'essence même du monde qu'il décrit : obscur et désespéré.

Chaque point de lumière est alors une respiration, et, la fin arrivant vite, on ne peut qu'avoir envie d'une suite. Mais mon petit doigt me dit que ça pourrait bien arriver...

Myala : seconde chance
Lilian Peschet
Editions du 38

Note

[1] qui n'est pas non plus la moitié d'un gars bourré de talent, d'ailleurs, mais je digresse...

jeudi, mai 26 2022

Le fil du destin

J'ai lu le premier tome du Clan des Otori (ou plutôt je l'ai écouté) il y a (très) longtemps et, si j'en ai gardé une opinion assez bonne, j'avoue que j'en ai peu de souvenirs (un seigneur Otori énigmatique ? une vague tribu aux aptitudes surnaturelles ? un amour fou ?).
Du coup, ce fut avec un œil presque neuf que j'ai découvert ce roman qui m'a été conseillé par EuZèbe dans le cadre de mon défi 12 mois 12 livres 12 (masto)potes. Je me disais cependant souvent : "Tiens, je suis sûre d'avoir un vague souvenir de ce personnage, ou de cette scène." En effet, ce roman est à la fois le dernier du cycle et une préquelle à l'histoire principale.

Le Clan des Otori est une grande saga, formée de 5 tomes, se situant dans un japon fantastique aux allures médiévales, narrant des histoires de dynasties, de conquêtes, de vengeances, d'amours... Des hommes et des femmes, surtout, qui sont les voix de ces chroniques.
Revenant à la source du récit, Le fil du destin narre l'histoire de Shigeru Otori, de son enfance à sa vie d'adulte, héritier d'un clan fragilisé, soumis aux guerres intestines de sa famille, aux ambitions de conquêtes du clan voisin et à des passions amoureuses déchirantes.

Si ce roman s'éloigne de ce que je lis habituellement, c'est sans déplaisir que je me suis pris au jeu de cette épopée aux relents de roman initiatique (encore heureux car ce pavé fait tout de même 600 pages). Le souffle épique est incontestable, les rebondissements nombreux, les personnages profonds et contrastés. J'ai été frappée par la maturité avec laquelle certains sujets étaient abordés. Des sujets durs, abordés frontalement, sans complaisances mais sans faux-semblant.

Le tout forme une fresque d'une indéniable qualité, portée par une écriture aussi précise dans ses descriptions que dans ses divagations. Un roman riche, qui prend le temps d'approfondir les thèmes qu'il aborde. Une histoire assurément triste, également.

Je ne sais pas, pour être honnête, si je garderai vraiment en mémoire cette histoire complexe, je ne pense pas m'être sentie suffisamment impliquée pour cela, mais je garderai sans doute le souvenir de très bons instants de lecture.

Le clan des Otori, T5
Le fil du destin
Lian Hearn
Traduit par Philippe Giraudon
Gallimard Jeunesse

samedi, avril 30 2022

Tè Mawon

- Mes taties, elles m'ont dit : si tu veux sauver le monde, tu fais en sorte qu'aucune langue n'en domine une autre. Parce que quand une langue domine l'autre, l'autre finit par lui appartenir et disparaître. Du coup on existe que si on parle, tu vois ? Alors il faut l'équilibre.

Je ne vais pas le cacher, d'autant plus que j'en suis très fière : je voue une admiration absolue aux œuvres de Michael Roch. Depuis longtemps je suis une fidèle de ses créations, je m'intéresse à ses explorations de toute forme de narration. Rien ne me touche plus que ses romans. De Moi, Peter Pan au Livre Jaune, j'ai déjà dit tout le bien que j'en pense, et à quel point cet écrivain à un talent dingue.
Je me suis donc précipitée sur le dernier-né : Tè Mawon, dont le titre même laissait présager la subtile exigence que ses écrits portent toujours.

Il est en effet évident, dès la lecture du titre, que ce roman est bien différent de la SF habituelle. Il en reprend pourtant un ressort assez classique. L'histoire se passe dans une mégalopole futuriste stratifiée, Lanvil, dans laquelle les défavorisés doivent se coltiner les profondeurs tandis que les bourgeois s'élèvent vers les sommets, jusqu'à ce qu'on cherche à renverser cet état de fait. La grande différence réside dans le fait que Lanvil s'élève sur les terres caribéennes, que ses habitants en sont les héritiers, et ça, les enfants, ça bouscule nos habitudes bien plus que ça ne le devrait !
Michael Roch réussit à faire de Tè Mawon l'un des livres les plus originaux qu'il soit, et dieu sait s'il nous avait pourtant déjà habitué à du haut niveau, en utilisant des procédés qu'il maîtrise tellement que c'en est prodigieux :

  • Le roman choral : Michael Roch alterne les points de vue et il le fait bien. Bien au-delà d'un jeu de ping-pong plat, c'est une véritable symphonie qu'il orchestre. Il nous présente des personnages aussi contrastés que convaincants, chacun réussissant à trouver une place de choix dans le patchwork que forme la trame de ce récit. Les interventions, une à une, finissent par former une fine marqueterie parfaitement ajustée, faisant sortir un univers de terre, faisant avancer une intrigue d'une efficacité indiscutable.


  • La maîtrise de la langue : c'est LE tour de force/coup de maître/trait de génie/morceau de bravoure/j'en passe et des plus superlatifs... du bouquin. Il donne corps à ses personnages par leur réappropriation de leur propre langage. Hybridant les dialectes, explorant les 1001 facettes du créole, dotant chacune des figures du récit de ses propres expressions. Ici le langage définit l'être, raconte sa vie, en dit plus sur lui que la plus longue des descriptions.


Lire un roman de Michael Roch, c'est exigeant. Le découvrir, l'apprécier à sa juste valeur, s'enrichir de sa lecture, cela demande une implication qui fait de toi un acteur à part entière de l'histoire.
Ici, il te faudra décortiquer, déchiffrer certains mots si tu t'obstines à vouloir tout comprendre, ou te laisser emporter par la formidable mélodie qui se dégage de certains passages. J'ai par exemple lu une partie du livre à haute voix. ça m'a aidé à comprendre, certes, et ça m'a permis surtout de profiter vraiment de toute la poésie qui se dégage de ces pages.

Au-delà d'un roman à l'intrigue palpitante et aux enjeux forts, c'est une nouvelle leçon que nous offre Michael Roch.

Tè Mawon
Michael Roch
La Volte

mercredi, mars 9 2022

Underdog Samurai

Hahaha ! Toi aussi, ils t'ont foutu dehors ?
Toujours sur le parking, je me retourne et remarque un vieux clochard assis en tailleur au niveau des bennes à ordure. Il est installé sur un carton taché de vin, la bouteille bien entamée juste à côté. Sa barbe dégouline et ses dents aussi inégales que colorées me dégoûtent. Bon sang, ce n'est vraiment pas le moment.

Heureusement que je ne me suis pas fiée aux retours de lecteurs invoquant Tarantino à tout va (d'ailleurs, arrêtez d'évoquer Tarantino comme la preuve suprême de la qualité d'une œuvre, vraiment, certains sont fragiles à ce niveau-là), tant le premier livre que j'ai lu de Romain Ternaux était impossible à rapprocher du style de qui que ce soit (j'en parle ici, si besoin).
Le sensei alcoolique m'a pour ma part fait penser à Mr Flap (si vous ne connaissez pas, filez regarder cette formidable série !). Vais-je pour autant parler de Underdog Samurai comme d'un mélange de Mr Flap et d'un dimanche aux puces de Saint Ouen ?
Non, parce qu'il est temps d'arrêter les comparaisons foireuses, Underdog Samurai ne ressemble à rien de connu, et c'est ce qui en fait un roman d'enfer.
Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer.

Impossible de résumer ce roman sans se perdre dans des circonvolutions infinies : il parle de la sombre histoire de vengeance d'un consommateur trompé sur la marchandise, évoque le Japon (beaucoup), la filiation (pas mal), Jean-Louis Costes (brièvement, mais ça mérite d'être souligné), d'autres choses (innombrables et indicibles)... Je n'ai pas trouvé de meilleure façon de l'évoquer que comme une succession de "ce n'est pas le moment". Il se passe des centaines de choses dans ce roman et ça n'est jamais le moment.

J'ai adoré retrouver la richesse de l'univers de Romain Ternaux ; son audace, son irrévérence, la façon qu'il a de tordre le temps du lecteur, de l'accélérer jusqu'à le précipiter....
Sa manière, surtout, de partir d'un univers ultra référencé pour le sublimer, pour aller bien au-delà des clichés et inventer d'autres codes. C'est ce qui rend ce livre impossible à rapprocher d'autres œuvres, ça serait passer à côté de son essence même.
Romain Ternaux réussit à nous embarquer dans une farce grotesque, à l'humour trash omniprésent, tout en sachant parfaitement où nous mener avec une maitrise absolue de son histoire et de son sujet.
Je suis une fois de plus conquise !

Underdog Samurai
Romain Ternaux
Aux Forges de Vulcain

mercredi, février 9 2022

Mort™

«Bonjour citoyen. Contrôle de l'Allégeance, s'il vous plaît.»
La visière qui lui recouvre intégralement le visage analyse Rasmiyah et débite tout un tas d'informations à son sujet. Rasmiyah dit:
«Oui, oui, je vous le montre. »
Elle sort de sous son vêtement un collier de nouilles. Le policier, impassible, scanne l'objet et dit:
«Date de fabrication ?
- Trois jours.
- Quelle est votre religion ?
- Actuellement je prie Glycon, le Dieu Serpent. »

Mort™ constitue le 3ème et dernier tome de la trilogie Trademark de Jean Baret après Bonheur™ et Vie™. J'aimerais dire qu'il la clôt, mais l'auteur lui-même rappelle qu'il n'y a pas d'ordre de lecture.
J'avoue cependant que l'ordre de parution me parait l'ordre de lecture le plus pertinent. Clore la trilogie par ce tome, particulièrement, permet d'en comprendre les subtilités.

En effet, l'auteur reprend dans ce livre des éléments des deux précédents opus, plaçant au final les deux premiers univers dans le même espace-temps : une mégalopole titanesque divisée en quartiers hermétiquement clos. Apparaît enfin un nouvel univers, celui de l'héroïne Rasmiyah, qui, en tant que citoyenne du quartier de Babel doit obligatoirement appartenir activement à l'une des religions expressément autorisées par les autorités. Nous suivrons son parcours tout au long du récit, ainsi que celui de Xiaomi, journaliste gonzo citoyen du quartier de Mandé-ville (ombre de l'écrivain du même nom) décrit dans Bonheur™, et de Donald Trompe, aka DN4n93xw, citoyen du quartier d'Algoripolis évoqué dans Vie™.
Au croisement de ces 3 univers qui se connaissent en s'ignorant volontairement se trouve la M-Théorie, qui leur promet de changer à jamais leur vision des choses.

Si l'histoire peut sembler complexe, elle est en fait racontée avec une fluidité implacable.
Jean Baret réussit une nouvelle fois à nous entraîner dans une marche forcée vers une fin qui semble inéluctable avec une précision d'horloge, alternant minutieusement (mécaniquement ?) les points de vue.
Il y a une dimension extrêmement philosophique dans l'oeuvre de Baret, et la comparaison ultime de ces trois univers aussi différents que répondant au final aux mêmes impératifs, tout en niant la nécessité de l'existence des autres clos magistralement l'exercice de style entamé dans les premiers romans de la trilogie.
Baret écrit de la SF infiniment contemporaine, extrêmement dérangeante dans la facilité avec laquelle elle réussit à mettre le lecteur dans le même état d'esprit que ses personnages : aliéné, intrigué, et au final résigné. La lecture de Mort™ est en cela particulièrement déprimante car elle ne rend pas triste, non... elle rend "rien". Inerte, indifférent, apathique...

Mort™
Jean Baret
Le Bélial'

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