mercredi, février 9 2022

Mort™

«Bonjour citoyen. Contrôle de l'Allégeance, s'il vous plaît.»
La visière qui lui recouvre intégralement le visage analyse Rasmiyah et débite tout un tas d'informations à son sujet. Rasmiyah dit:
«Oui, oui, je vous le montre. »
Elle sort de sous son vêtement un collier de nouilles. Le policier, impassible, scanne l'objet et dit:
«Date de fabrication ?
- Trois jours.
- Quelle est votre religion ?
- Actuellement je prie Glycon, le Dieu Serpent. »

Mort™ constitue le 3ème et dernier tome de la trilogie Trademark de Jean Baret après Bonheur™ et Vie™. J'aimerais dire qu'il la clôt, mais l'auteur lui-même rappelle qu'il n'y a pas d'ordre de lecture.
J'avoue cependant que l'ordre de parution me parait l'ordre de lecture le plus pertinent. Clore la trilogie par ce tome, particulièrement, permet d'en comprendre les subtilités.

En effet, l'auteur reprend dans ce livre des éléments des deux précédents opus, plaçant au final les deux premiers univers dans le même espace-temps : une mégalopole titanesque divisée en quartiers hermétiquement clos. Apparaît enfin un nouvel univers, celui de l'héroïne Rasmiyah, qui, en tant que citoyenne du quartier de Babel doit obligatoirement appartenir activement à l'une des religions expressément autorisées par les autorités. Nous suivrons son parcours tout au long du récit, ainsi que celui de Xiaomi, journaliste gonzo citoyen du quartier de Mandé-ville (ombre de l'écrivain du même nom) décrit dans Bonheur™, et de Donald Trompe, aka DN4n93xw, citoyen du quartier d'Algoripolis évoqué dans Vie™.
Au croisement de ces 3 univers qui se connaissent en s'ignorant volontairement se trouve la M-Théorie, qui leur promet de changer à jamais leur vision des choses.

Si l'histoire peut sembler complexe, elle est en fait racontée avec une fluidité implacable.
Jean Baret réussit une nouvelle fois à nous entraîner dans une marche forcée vers une fin qui semble inéluctable avec une précision d'horloge, alternant minutieusement (mécaniquement ?) les points de vue.
Il y a une dimension extrêmement philosophique dans l'oeuvre de Baret, et la comparaison ultime de ces trois univers aussi différents que répondant au final aux mêmes impératifs, tout en niant la nécessité de l'existence des autres clos magistralement l'exercice de style entamé dans les premiers romans de la trilogie.
Baret écrit de la SF infiniment contemporaine, extrêmement dérangeante dans la facilité avec laquelle elle réussit à mettre le lecteur dans le même état d'esprit que ses personnages : aliéné, intrigué, et au final résigné. La lecture de Mort™ est en cela particulièrement déprimante car elle ne rend pas triste, non... elle rend "rien". Inerte, indifférent, apathique...

Mort™
Jean Baret
Le Bélial'

mercredi, février 2 2022

Crash !

C'est après ma première rencontre avec Vaughan que j'ai commencé à comprendre la véritable nature de l'accident d'automobile. Propulsée par une paire de jambes de longueur inégale, cousue des cicatrices de nombreuses collisions, la figure hirsute et troublante de ce savant renégat est entrée dans ma vie à une époque où ses obsessions avaient de toute évidence tourné à la démence.

Je ne pouvais pas acheter et lire Crash ! sans penser à l'adaptation sur grand écran qu'en a fait David Cronenberg. Cronenberg est l'un de mes réalisateur préféré, celui qui explore avec brio le genre du body horror. Il est vrai que l'on retrouve une certaine fascination pour les corps meurtris dans Crash !, sans que l'on puisse vraiment rattacher le film à ce genre. Pourtant, son visionnage m'a laissé un sentiment en mi-teinte. Je ne l'ai pas trouvé aussi provocateur qu'on le dit, ni choquant, les corps n'étant pas si malmenés, les scènes de sexes explicites ne suffisant pas, et la véritable profondeur des personnages m'ayant échappé, l'ennui m'ayant gagné... Je suis restée sur l'impression d'avoir loupé quelque chose de plus profond...

À la lecture du roman de James Graham Ballard, c'est tout un nouvel abysse de réflexions qui s'est ouvert à moi.

Pour ceux qui ne connaissent pas l'histoire, Crash ! narre le parcours de son narrateur (Ballard) qui, à la suite d'un accident de voiture lors duquel il a causé la mort d'un homme, se retrouve entraîné à la suite de Vaughan, personnage obsessionnel, dans une course sans fin, mêlant désir, violence et fascination pour la mécanique et l'empreinte qu'elle laisse lorsqu'elle se déchaîne sur les corps.

Si on a coutume de dire que le livre explore la perversion sexuelle, les protagonistes trouvant leur jouissance dans l'exploration des accidents de voiture, il est surtout question d'obsession et de comment celle-ci finit par dominer et conditionner complètement le déroulement d'une vie, entraînant tous les proches vers une fin précipitée et inévitablement tragique. J'ai retrouvé à la lecture ce qui m'avait manqué dans le film : une véritable exploration des sentiments et réflexions de Ballard, une plongée dans la psyché des personnages, permettant de comprendre mieux ce qui les motive et les entraîne.
Sans aucun jugement sur la nature de leur obsession, c'est la domination même des pulsions qu'il est intéressant à suivre alors.

Au final, la lecture de Crash ! fut particulièrement enrichissante, apportant également un angle nouveau à l'adaptation de Cronenberg qu'il me tarde de revoir.

Crash !
James Graham Ballard
Traduit par Robert Louit
Calmann-Levy/Presses Pocket
(Disponible en Folio)

mardi, janvier 18 2022

Feminicid - Une chronique de Mertvecgorod

Première série de crimes : 8 septembre 2001 - 15 mars 2013 Seconde série de crime : débutée le 15 octobre 2018 Nombre de victimes annuelles selon les critères établis par mes soins et détaillés plus bas : 50 à 100

Quel plaisir de retrouver l'univers poisseux de Mertvecgorod dans cette seconde chronique. Après le formidable Images de la fin du monde (dont je parle ici, un de mes plus grands coups de cœur de l'année dernière), Christophe Siébert nous plonge cette fois au cœur de l'enquête du journaliste Timur Domachev, qui, avant sa fin tragique, avait levé le voile sur une série de meurtres ayant pour victimes des jeunes femmes souvent retrouvées horriblement mutilées.

Christophe Siébert réussit une fois de plus à nous plonger dans la lie de l'humanité avec un récit encore une fois hybride, mêlant chroniques, journal de bord, articles et récits. En retraçant l'enquête de Domachev, il nous permet d'en apprendre plus sur des personnages déjà évoqués dans le précédent opus. De ce dédale tortueux, slalomant entre la pitié et le dégoût, Mertvecgorod n’apparaît que plus palpable encore. Vivant organe toxique d'une humanité à la dérive, personnification des déceptions, des cauchemars, des fantasmes tordus de ses protagonistes. En développant encore plus la mythologie profonde de son univers, l'auteur en renforce son intensité autant que sa fascinante attractivité.

S'inspirant de faits réels pour enrichir son récit, piochant également dans la mythologie germanique, il accouche d'une oeuvre encore une fois inclassable, une épopée suffocante, aussi sournoise que dérangeante, dans laquelle le fantastique se mêle à un réel halluciné, creuset idéal permettant à son écriture de développer toute la force de son immense poésie. Je fus encore une fois frappée par le style de Siébert, unique, profond, en parfaite harmonie avec le récit qu'il fait.

Bien loin des romans tape-à-l'oeil, Feminicid défonce les codes. Ici l'horreur est subtile, sournoise, elle colle à la peau et ne te quitte pas tout le long de ta lecture, t'interrogeant sur ton propre plaisir à la lire...

Feminicid
Christophe Siébert
Au Diable Vauvert

mardi, janvier 11 2022

L'enquête

Là-bas, au contraire, en décembre, la nuit tombe vite, Morvan le savait.

Quelle découverte ! Juan José Saer est, semble-t-il, l'un des plus grands écrivains argentins contemporains. Pour ma part c'est grâce à cette réédition de l'un de ses ouvrages par la formidable maison d'édition Le Tripode que je l'ai rencontré. Intriguée par l'illustration qui orne la couverture (signée Nicolás Arispe), conquise par le résumé, je me suis finalement perdue avec délice dans ce labyrinthe.

Saer s'efforce en effet de brouiller les lignes de la narration dans ce roman où l'on peine à faire la part des choses entre le réel et l'imaginaire. Commençant comme un roman policier, on se rend compte au fur et à mesure de la lecture que cette histoire de tueur en série n'est qu'une partie d'un récit plus large, mêlant retrouvailles, amitiés et non-dits en Argentine.

Dans ce roman gigogne, l'auteur s'en donne à cœur joie : il multiplie les effets de narration, prenant plaisir à perdre son lecteur dans d'innombrables circonvolutions menant parfois à des impasses, étourdissant la lecture, faisant perdre tout repère. Pour donner de l'épaisseur à cette narration tortueuse, il y imprègne un style qui casse aussi les codes, étirant parfois les phrases autant que notre incrédulité pour ensuite alterner récit haletant et description onirique.

Un tour de force des plus réjouissants, tant il est plaisant de s'égarer dans ce roman qui est au final aussi exigeant que divertissant.

L'enquête
Juan José Saer
Traduit par Philippe Bataillon
Le Tripode

dimanche, janvier 2 2022

Le secret de Copernic

Rheticus se leva et s'approcha de la Melancholia de Dürer, dont il avait déjà vu des reproductions à Nuremberg. Mais cette fois, il la comprenait. Il comprenait d'où venait cette terrible beauté. Le visage sombre de l'archange, c'était celui de Copernic, il y avait quarante ans peut-être, mais c'était lui.

J'ai toujours aimé Jean-Pierre Luminet dont je connais surtout le travail d'astrophysicien. J'ai lu plusieurs de ses ouvrages et vu plusieurs de ses conférences tant j'apprécie son talent de vulgarisateur. Je n'avais cependant jamais lu un de ses romans, j'ai donc décidé de commencer par le premier tome de sa série Les bâtisseurs du ciel, celui consacré à l'astronome Copernic.

De Copernic, on a souvent en tête qu'il fut le premier à avoir défendu la théorie de l'héliocentrisme dans son ouvrage De Revolutionibus Orbium Coelestium, voire qu'il aurait eu des problèmes avec l'église de ce fait (le confondant alors avec Galilée). Grâce à cette biographie romancée extrêmement fournie, Luminet nous compte en détail la vie et l'oeuvre du savant polonais.
Ne vous attendez pas, cependant, à un ouvrage scientifique : j'ai bien eu entre les mains un roman historique, qui m'a plongée dans l'Europe du XVème-XVIème siècle. Car outre sa casquette de scientifique, Copernic était également chanoine et soumis à de nombreuses luttes d'influence.

J'ai particulièrement aimé cette lecture qui m'en a beaucoup appris sur Copernic (que je connaissais finalement peu) mais aussi sur le paysage scientifique, politique et religieux de son époque. Luminet exprime dans ce livre les mêmes qualités que dans ses autres écrits : nous présenter beaucoup de connaissances de la manière la plus intéressante qu'il soit. Je trouve extrêmement important, lorsqu'on s'intéresse à la science, de s'intéresser aussi à son histoire et cette série est un excellent moyen d'y parvenir.

Le Secret de Copernic
Jean-Pierre Luminet
JC Lattès - Le livre de poche

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