mercredi, juillet 7 2021

Les Neuf Salopards

Préambule :

Je ne vais pas re-présenter Tristan-Edern Vaquette, ni re-expliquer à quel point il est nécessaire de lire ses livres. Pour s'en convaincre, se rapporter ici, ici, ici et surtout ici.

C'est très révélateur d'ailleurs d'une dérive de nos sociétés — qu'on a amplement vue à l’œuvre pendant la crise du Covid —, qui se réfugient derrière les experts pour ne pas avoir à assumer les responsabilités qui nous incombent, à tous, et pour nous épargner le travail — semble-t-il trop difficile pour beaucoup ? — de réflexion personnelle qui conduit à une pensée autonome.

Le dernier-né de Tristan-Edern Vaquette est un objet littéraire inaccoutumé, mélange impeccable de témoignage et de pamphlet.
Issu de l'expérience de l'auteur en tant que juré d'assises, il peut se découper en deux parties, la première partie étant le récit (plus ou moins romancé) du déroulé des audiences, et la seconde une série de réflexions générales sur la justice.

On sent dès le début de la lecture que cet ouvrage a été écrit dans l'urgence de coucher sur le papier tout ce que cette expérience a apporté à l'auteur. Le texte est brut, souvent émotif. Le sujet même évoquait un livre à l'ambiance lourde, au contenu très sensible et engageant, ce qui se confirme bien à la lecture. Il est cependant particulièrement bien équilibré par les digressions de l'auteur (on y retrouve vraiment tout ce qui fait le sel d'un livre de Tristan-Edern Vaquette), qui permettent des respirations souvent salutaires.

La première partie a ça de passionnant que l'auteur a su parfaitement vulgariser le déroulement et les enjeux des différentes phases des audiences. Pour comprendre comment fonctionne la justice au sens large, il est indispensable d'en comprendre les rouages. Accéder aux détails de l'organisation d'une audience est donc primordial. Vaquette nous en fait une visite guidée des plus décapante, aussi exhaustive que sans compromis.
Il faut dire que plonger au cœur d'une cour d'assises est très éprouvant. Pour le cœur, pour l'âme, pour les convictions aussi. Pour les illusions, encore plus, et si vous en aviez encore, vous allez rapidement les mettre de côté.
Bien judicieusement, si cette expérience fait forcément parler son émotion, l'auteur n'en perd aucunement sa capacité de réflexion et son acuité si distinctive.

Après avoir parlé aux émotions, il parle ensuite plus particulièrement à la raison, et dénonce les biais et les limites de la justice telle qu'elle est appliquée dans notre pays dans une série d'envolées dont il a le secret, beaucoup moins provo que je ne l'aurais cru (surtout après ses mises en garde) mais sauvagement dénonciatrices. Regarder en face notre justice, ça fait mal, mais c'est un exercice nécessaire.

Comme pour Je ne suis pas Charlie, je pense qu'il est impossible de lire ce livre sans s'interroger sur son propre rapport à la justice.
Je ne peux pas dire que son contenu me soit apparu comme une révélation, tant rien dans ce qui est dénoncé ne m'étonne, cependant, il m'a permis de pousser un peu plus loin ma loyauté à mes propres convictions. Facile d'être du côté de l'accusée principale de l'ouvrage, beaucoup moins quand d'autres affaires sont évoquées tant elles parlent aux tripes. C'est pourtant salutaire, et lire ce livre m'a assurément permis de m'y retrouver.

Pour conclure, je conseille évidemment la lecture des Neuf Salopards pour qui s'intéresse à la justice, c'est même un excellent guide pratique si vous deviez vous retrouver, un jour, juré dans une cour d'assises.

Je termine par quelques autres petites ressources sur ce sujet. Outre la formidable série de podcast Un micro au tribunal signée Mediapart et également citée par l'auteur dans le livre (je l'ai dévorée il y a quelques mois, attention, c'est souvent dur de se rendre compte que la justice est si injuste et certains épisodes sont éprouvants), je conseillerais 2 autres podcasts:

  • Le podcast Fenêtre sur cour, mené par la journaliste judiciaire Élise Costa, qui, bien qu'il évoque surtout les faits divers, aborde de façon subtile un sujet sensible dans cet épisode en 2 parties : les enfants détruits qui m'a également mis en face de mes contradictions.
  • Cet épisode du podcast Programme B pour approfondir le sujet de l'aide juridictionnelle qui est rapidement abordée dans le livre: les fameux avocats commis d'office. L'avocate reçue en entretien m'a semblé remarquable.


PS : un petit mot sur le bonus : Voilà pourquoi j'ai frappé dans le tas, la déclaration du jeune anarchiste Émile Henry lors du procès qui aboutira à sa condamnation à mort pour avoir commis deux attentats meurtriers. C'est un texte extrêmement intéressant pour deux choses : d'abord pour l'intelligence et la vivacité d'esprit qui y transparaît, ensuite pour la formidable modernité des propos d'Henry.

Les Neuf Salopards
Tristan-Edern Vaquette
Bonus : 
Voilà pourquoi j'ai frappé dans le tas
Émile Henry
Du Poignon Productions

mercredi, juin 23 2021

Canevas

Tim est un dessinateur au style inimitable, qui peut être aussi joyeux et coloré que mélancolique. En lisant cet ouvrage, j'ai eu l'impression qu'il s'était donné les moyens de laisser son talent s'exprimer et s'épanouir pleinement.

Avec Canevas, Tim alterne les chapitres contrastés et tisse, brode, entremêle brillamment le destin de ses personnages, plus follement singuliers les uns que les autres.
Il nous entraîne dans une histoire fantastique douce, absurde, drôle et émouvante à la fois. Un véritable tourbillon d'idées folles, qui s'enchaînent et se répondent parfaitement, démontrant l'excellente maîtrise narrative de l'auteur qui a su créer une bande dessiné fort différente de ce qu'on a l'habitude de lire.
Le livre étant vraiment truffé d'humour (souvent noir), je me suis délectée de l'ironie très subtile de l'auteur qui n'a pas son pareil pour pointer les lâchetés ordinaires ou les mesquineries de certains de ses protagonistes.

Canevas est réellement écrit avec autant de virtuosité qu'il est dessiné.
L'auteur s'étant en outre essayé à une prépublication en ligne, vous pouvez retrouver l'ensemble des chapitres pairs de l'ouvrage sur le blog dédié. Allez y jeter un coup d’œil, ils valent le coup, et lisez Canevas dans son entier, car les chapitres impairs sont aussi (si ce n'est encore plus) appréciables !

Canevas
Tim
Editions Lapin

mercredi, juin 16 2021

Nouvelles de l'Anti-Monde

Au détour d'une (charmante) conversation lors de laquelle j'indiquais à mon (charmant) interlocuteur ma fascination pour le film La mouche de David Cronenberg, celui-ci me parle alors de l'auteur de la nouvelle qui a inspiré ce film : George Langelaan.
George Langelaan est un personnage assez fascinant : journaliste (et écrivain donc) né d'une mère française et d'un père britannique, il fut, pendant la Seconde Guerre mondiale, agent secret presque malgré lui, et dû, pour ce faire, se faire refaire le visage. Cela est bien difficile de l'imaginer lorsque l'on voit son allure distinguée et débonnaire.
Si cet aspect vous intéresse, je vous conseille fortement l'écoute de cet épisode de l'émission Les nuits de France Culture, qui retransmet l'une des conférences de l'auteur.

Après en avoir appris un peu plus sur l'auteur donc, je m’aperçois avec plaisir que les éditions de l'Arbre Vengeur ont eu la bonne idée de rééditer son recueil de nouvelles : Nouvelles de l'Anti-Monde, paru initialement chez Robert Laffont en 1962.

Dans ce recueil, outre La mouche, se trouvent 12 autres nouvelles fantastiques qui m'ont marquée par leur modernité. Si elles accusent parfois tout de même un peu leur âge, le style est, dans l'ensemble, loin d'être daté et les thèmes abordés, souvent à dominante scientifique, le sont avec finesse et grande intelligence, rendant les situations imaginaires particulièrement crédibles.
Les histoires de Langelaan s'éloignent peu du réel, mais en décrivent certaines distorsions inquiétantes. Son écriture est claire et précise, souvent parsemée de traits d'humour.
En plus de La mouche, j'ai eu la surprise d'y retrouver une autre nouvelle dont l'adaptation cinématographique m'a marquée : Le miracle, adapté avec quelques libertés par Jean-Pierre Mocky en 1987 sous le titre Le miraculé, une nouvelle aussi cruelle que jubilatoire. J'ai été également particulièrement conquise par la formidable Temps mort, qui mêle expériences scientifiques et menace atomique avec une atmosphère de désolation et une précision démente, ou par Fauteuils et déductions, à la fin très étonnante.

Au sortir de cette lecture, je me suis vraiment dit que le travail de George Langelaan méritait beaucoup plus de visibilité et je remercie énormément les éditions de l'Arbre Vengeur de l'avoir remis en lumière. Ce recueil a tout à fait sa place au milieu des autres grands classiques du fantastique.

Nouvelles de l'Anti-Monde 
George Langelaan
Préface de Hubert Prolongeau
Editions de l'Arbre Vengeur

mercredi, mai 26 2021

Mémoires flous

Et là, Georgie sut qu'elle avait trouvé une star riche et puissante qui avait désespérément besoin d'amour. Désespérément besoin de croire. En Natchez Gushue. En une confusion freudienne qu'il prenait pour le destin. En n'importe quoi, pourvu que ce soit plus doux que le chaos.

Je trouve Jim Carrey fascinant, comme le sont tous les artistes qui ont choisi la comédie, la bouffonnerie, pour exorciser leur mal-être. Il est en effet assez facile de déceler, derrière la façade enjouée de l'acteur populaire un être savamment torturé. Il est intéressant de découvrir d'ailleurs, d'autres facettes de cet homme énigmatique, comme dans le documentaire Jim Carrey: I Needed Color, qui est sorti il y a quelques années et qui évoquait sa passion pour la peinture. Le jeu de Jim Carrey m'est toujours apparu comme une sorte de fuite en avant, désordonnée, pouvant être aussi lumineuse que sordide. J'avais donc hâte de lire ce roman, issue d'un travail commun avec Dana Vachon et présenté comme semi-autobiographique.

Semi-autobiographique car il met en scène un Jim Carrey de fiction, dépressif et perdu, en quête perpétuelle de validation, et qu'il dézingue sans subtilité le monde hollywoodien tout en égratignant au passage quelques figures célèbres. Autobiographique surtout dans la façon dont il a été construit, en explosant les codes de la narration. Le roman part d'une réalité, celle de la vie de Jim Carrey, pour l'atomiser dans une sorte de montage surréaliste digne d'un Salvator Dalí ou d'un Yves Tanguy. Ce fut une lecture drôle et féroce, chaotique et fuyante également. Un maelström d'idées, de sensations et d'émotions, plus ou moins cohérent, toujours explosif qui pousse à accélérer la lecture à la recherche d'une apothéose. Il y a quelque chose de l'urgence dans ce roman, qui cherche à combattre l'éphémère, et si je l'ai fini sans tout comprendre, j'ai ressenti pendant longtemps une grande mélancholie.

Il y a beaucoup d'humour car il n'y a pas beaucoup d'espoir…

Il serait facile de ne voir dans ce roman qu'une farce déjantée, plus ou moins compréhensible, mais c'est pour moi le propre d'une œuvre réussie de savoir à ce point susciter des émotions durables.

Mémoires flous
Jim Carrey & Dana Vachon
Traduit par Sabine Porte
Editions Le Seuil

mercredi, mai 5 2021

Black hole

Black hole est souvent présenté comme un grand classique de la bande dessinée underground américaine, dont son auteur, Charles Burns, est un digne représentant. Sans connaître précisément son travail, j'ai immédiatement été attirée par la couverture de Black hole et son utilisation si particulière du noir et blanc.

L'histoire prend place dans une banlieue Seattle, dans les années 70. Cela aurait pu être une chronique adolescente des plus classiques si la petite communauté ne devait faire face à une maladie singulière, la "crève". Celle-ci ne touche que les adolescents et se transmet par voie sexuelle. Une fois contractée, elle se manifeste par des modifications corporelles allant des plus subtiles aux plus monstrueuses, sans que l'on puisse avoir une quelconque influence dessus. Une fois touché, c'est définitif, et les plus défigurés se retrouvent mis au ban de la société, contraints de s'exiler dans les bois environnants, et de faire les poubelles pour survivre.

Le scénario de Black hole est particulièrement déroutant. De cette maladie, on ne saura rien, ni de son origine, ni de si on tente de la combattre. On n'aura d'ailleurs pas le point de vue d'adultes, le scénario ne suivant que des héros adolescents. La crève n'est d'ailleurs selon moi pas le sujet principal du livre. Il s'agit avant tout d'une chronique sur l'adolescence, noire et acerbe, présentant la face sombre des banlieues proprettes des années 70 et décrivant par le menu le mal-être de ces jeunes, confrontés aux changements et à la quête de sens à cette époque si particulière de l'histoire récente des Etats-Unis.

Cependant, c'est bien l'aspect fantastique, horrifique, qui fait que Black hole est graphiquement impeccable, j'irai même jusqu'à dire somptueux. Entièrement en noir et blanc, il comporte nombre de scènes graphiques. L'un des thèmes récurrents qui parsème l'ensemble du livre est en effet l'incision, que l'on retrouve dès les premières cases dans la dissection d'une grenouille, puis dans les blessures, les coupures, les atteintes de la crève, les raies de lumière et bien sûr, le sexe féminin.
La maîtrise de l'encrage de Charles Burns laisse vraiment admiratif. Le dessin est en effet très réaliste, que ce soit dans les scènes classiques que dans les plus oniriques, et sa manière de privilégier les détails des décors à ceux des visages font de Black hole une vraie BD d'ambiance. Les éléments horrifiques sont parsemés tout au long du récit qui fait la part belle au malaise induit par les modifications corporelles. Le travail des ombres est somptueux, et rend certaines planches vraiment fascinantes.

Si j'ai été complètement conquise par quelques scènes absolument splendides d'abomination, si j'ai été envoûtée, bousculée, interrogée par l'étrange malaise qui est instillé au gré de l'histoire, j'ai en revanche parfois été lassée par le portrait que Charles Burns fait de l'adolescence, qui, s'il semble juste, ne propose rien qui n'ait déjà été dit et redit.
Cela ne m'empêche cependant pas de vous conseiller 1000 fois la découverte de Black hole, il serait en effet très dommage de passer à côté de sa beauté cruelle.

Je vous conseille aussi d'ailleurs l'étrange court métrage tiré du livre signé Rupert Sanders (visible sur son site internet). Il est sans doute difficile à appréhender pour qui ne connaît pas l'univers mais en est une belle inspiration, ayant su restituer son ambiance poisseuse et les égarements de son protagoniste principal, dans un tourbillon de scènes troublantes.

Black Hole
Charles Burns
Traduit par
Delcourt

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