mercredi, novembre 18 2020

Six promenades dans les bois du roman et d'ailleurs

Ce court livre est la synthèse d'une série de 6 conférences qu'Umberto Eco a données pour les Norton Lectures de Harvard. Il y propose un voyage au cœur du processus de narration, durant lequel il s'attachera à décomposer plusieurs œuvres, dont, entre autres, Le meurtre de Roger Ackroyd, Casino Royale, Les trois mousquetaires et surtout la Sylvie, de Gérard de Nerval, qui sera le dénominateur commun de toutes ses réflexions.

J'aime beaucoup Umberto Eco. Comme beaucoup de libraires, j'ai dévoré Le nom de la Rose, je me suis passionnée également pour Le Pendule de Foucault. J'admets cependant qu'Eco est un auteur très exigeant. Lire ses romans nécessite des efforts. Son style est riche, ses écrits complexes.

Ce n'est pas du tout ce que j'ai retrouvé dans ce livre. Sans doute car il retranscrit des conférences orales, je l'ai trouvé limpide, incroyablement facile d'accès en regard de l'étendue des connaissances qui y sont distillées.
Eco y déploie toutes ses facultés de vulgarisateur pour le plus grand plaisir du lecteur.

Le lecteur est en effet l'ingrédient majeur de ces réflexions. Il se voit défini comme l'élément central autour duquel tout narrateur construit son intrigue.

Suivre le cheminement de Eco permet au lecteur de jouir d'autant plus des romans qu'il décrit.
Véritable bijou qui serait profitable à tout écrivain ou lecteur, j'ai fini ma lecture nettement plus instruite que je l'ai commencée, en apprenant avec avidité et plaisir.

Umberto Eco
Six promenades dans les bois du roman et d'ailleurs
Traduit par Myriem Bouzaher
Grasset/Livre de Poche

mercredi, novembre 11 2020

L'exorciste

L'exorciste, voyez-vous, est, je crois, le film qui m'a le plus terrifiée... de toute ma vie.

Je l'ai découvert au cinéma, à l'occasion de la sortie de la version intégrale. J'ai bien vérifié... j'avais 20 ans...

J'ai été tellement terrorisée que, pendant plusieurs mois, je me suis endormie avec les lumières et la télévision allumées, les volets ouverts. Habitant à l'époque un studio minuscule au rez-de-chaussée d'un vieil immeuble de Rennes, je ne sais toujours pas aujourd'hui si c'était l'idée du siècle, mais c'était non négociable pour pouvoir aligner quelques heures de sommeil.

Nous avons tous, je pense, une peur viscérale. Celle qui ne laisse pas de place à la raison. Cela peut être la peur du noir, des monstres, de l'impuissance, de la déliquescence du corps ou de la mort... pour moi c'est clairement, avant tout, les histoires de possession. Mettez ça sur le compte de mon éducation chrétienne ou peut-être qu'un psy aurait beaucoup à dire, toujours est-il que ce genre d'intrigue m'épouvante (ne commencez donc pas à me parler de l'exorcisme d'Emily Rose, ou autres Conjuring...).

Pourtant, j'étais vraiment impatiente de lire le roman qui a inspiré le film. Est-ce du masochisme ? de la curiosité malsaine ? Encore une fois, je ne saurais le dire, toujours est-il que j'ai (globalement) dévoré le livre de William P. Blatty.

Je peux vous dire qu'il est tout aussi éprouvant que le film, qui en est, selon moi, une adaptation des plus fidèles.

L'écriture tout en finesse de Blatty permet de mettre en place un roman d'horreur à l'ambiance lourde, au rythme saccadé, dans lequel les scènes de terreur alternent avec des moments plus calmes à l'infini pessimisme, qui ne permettent pas vraiment de faire retomber la tension. Le roman nous permet d'approfondir la psychologie des personnages, notamment celle de la mère, Chris, et du prêtre/psychologue Damien Karras, dont on perçoit plus pleinement le déchirement.

Le thème principal étant bien celui de la foi et du doute, celui-ci est distillé comme un poison tout au long du récit. Affabulation, maladie ou force supérieure ? Cela restera l'enjeu principal, et l'auteur cultive une certaine ambiguïté, entrainant une montée en tension crescendo.

Les scènes de terreur sont particulièrement efficaces (j'ai dû arrêter ma lecture un soir et ai eu du mal à m'endormir...) mais le sentiment le plus palpable à la lecture a plutôt été le désenchantement... C'est aussi un livre triste, qui sait faire naître bien d'autres émotions que la peur.

Je n'ai absolument pas regretté cette lecture que j'ai dévorée en quelques jours... ça m'a même donné envie de revoir le film... mais je vais peut-être attendre encore un peu...


L'exorciste
William P. Blatty
Traduit par Jacqueline Remillet
J'ai Lu

mercredi, novembre 4 2020

La bombe

La bombe est de ces bandes dessinées qui sublime le médium et nous offre une véritable expérience de lecture.

Parue dans la collection 1000 feuilles, chez Glénat, elle rentre dans la catégorie qu'on appelle pompeusement les "romans graphiques" (bandes dessinées ne faisant pas assez "sérieux", voyez-vous!).

Album né de l'idée originale de Didier Alcante (qui est avant tout pour moi le scénariste de la série Pandora Box, que je conseille énormément), il est rejoint au scénario par Laurent-Frédéric Bollée et au dessin par Denis Rodier.
La bombe est un énorme pavé de près de 500 pages, entièrement en noir et blanc.

Les dessins particulièrement soignés de Denis Rodier mettent en valeur l'histoire que fut celle de la bombe atomique. Revenant à la genèse du projet, il nous entraîne aux quatre coins du monde, à la suite des hommes qui ont fait, consciemment ou non, basculer l'histoire de l'humanité.
On s'attache en effet précisément dans cet ouvrage à souligner que cette histoire est avant tout une histoire d'hommes. Politiques, scientifiques ou victimes, chaque personnalité est incarnée, chaque émotion est appuyée, chaque colère, chaque questionnement, chaque doute...
À l'image de Ebb Cade, ce premier cobaye humain du plutonium, à qui on a injecté à son insu du plutonium pour en étudier les effets...
À l'image du scientifique Leó Szilàrd, qui fera tout pour aider au développement de la bombe et tout, par la suite, pour qu'elle ne soit jamais employée.

Avec une précision documentaire, La bombe ne nous épargnera aucune des folles décisions qui ont conduit à la tragédie.
Alors que l'histoire nous entraîne avec effroi vers l’inéluctable, que l'uranium prend régulièrement la parole pour clamer sa soif, on ne peut qu'être épouvanté par l'abominable dénouement et on ressort lessivé de cette lecture.

Pour finir, je l'ai transmis à mon fils de 12 ans qui l'a dévoré aussi vite que moi.

La bombe
Scénario de Alcante et Laurent-Frédéric Bollée
Dessin de Denis Rodier
Glénat

mercredi, octobre 28 2020

Ce qui est sans être tout à fait

Etienne Klein est sans doute le scientifique faisant de la vulgarisation que je préfère (avec Jean-Pierre Luminet, peut-être...). J'ai toujours trouvé ses sujets passionnants et ses explications limpides.

Dans cet Essai sur le vide, il s'éloigne un peu de ce que j'ai déjà pu lire de lui et s'approprie complètement sa casquette de philosophe des sciences.

Qu'est-ce que le vide, de quoi est-il "constitué", comment le définir, l’appréhender, pourquoi nous attire-t-il tant ?

En s'attaquant au concept de "vide", il invite dans un premier temps les grands philosophes à disserter avec lui sur cette notion si difficile à caractériser tout en le distinguant du néant. Il évoque ses implications dans l'art, les émotions, et même l'alpinisme. Il joue avec ce concept et en extrait sa substance intrinsèque, celle qui nous fascine et nous effraie à la fois.

Dans un second temps, il se recentre sur les concepts physiques qui régissent la notion de vide et nous offre une leçon d'histoire des sciences passionnante.

Ce qui est sans être tout à fait est un livre qui se lit avec une immense facilité, et grâce auquel l'auteur nous imprègne de son érudition avec générosité.

Ce qui est sans être tout à fait
Essai sur le vide
Etienne Klein
Actes Sud

jeudi, octobre 22 2020

L'indécence manifeste de Turing

Quelle figure intrigante que celle d'Alan Turing. Mathématicien de génie, précurseur de l'informatique, héros de guerre méconnu, homosexuel condamné... depuis sa réhabilitation auprès du grand public dans les années 80, tant de choses ont été dites sur celui qui semble s'être suicidé à l'aide d'une pomme trempée dans le cyanure.

Je me suis passionnée cet été pour la série de podcasts L'énigmatique Alan Turing, signé Amaury Chardeau pour France Culture. 8 heures de documentaire audio plongeant dans tous les détails de la vie de Turing, de son génie à son excentricité, de ses succès à sa marginalité subie. J'y ai beaucoup appris sur sa vie. Loin du romanesque et des symboles qu'on lui impute à présent, j'y ai découvert un homme au parcours chaotique, un savant obsessionnel, un génie en avance sur son temps, mais également un homme qui n'a jamais compris ce qu'il y avait d'indécent dans son homosexualité.

David Lagercrantz intervient dans le dernier épisode de la série, et m'a donné envie de découvrir son roman : Indécence manifeste.

Prenant pour point de départ la découverte du corps sans vie de Turing, l'auteur imagine ce qu'aurait pu être l'enquête policière autour de son décès.
Dans la réalité, cette enquête a été bouclée en quelques jours, concluant au suicide ; dans le roman, un inspecteur à l'intelligence exercée ne se contente pas des apparences et s'intéresse de plus près à la vie et à l'oeuvre de Turing, pour percer le mystère de sa disparition.

Mêlant la fiction à la réalité, David Lagercrantz offre un roman extrêmement dense, hybridant le polar avec la biographie et le livre d'espionnage. Plongeant dans le passé du mathématicien, il met en avant la douleur qu'a été son rejet par une société qu'il avait pourtant aidé à faire triompher pendant la guerre. Livrant une réflexion profonde sur la marginalité, ce livre est en outre un bijou d'écriture. Il offre des personnages contrastés aux personnalités soignées et une construction tout en circonspection.
Ne vous attendez en effet pas à un polar d'action. Indécence manifeste est au contraire plutôt contemplatif, laissant une part non négligeable du roman à la réflexion et à l'introspection.


Grande traversée : l'énigmatique Alan Turing
Amaury Chardeau et Yvon Croizier, avec la collaboration de Romain Weber
France Culture








Indécence manifeste
David Lagercrantz
Traduit par Rémi Cassaigne
Actes Sud/Babel Noir

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