mercredi, août 31 2022

Cell Worlds, mondes cellulaires

Cell Worlds est un documentaire aussi beau que fascinant, mêlant l'art et la science pendant 26 minutes que je n'ai pas du tout vues passer.
Renaud Pourpre et Terence Saulnier, deux scientifiques accoutumés à la vulgarisation, ont parfaitement réussi à rendre au monde cellulaire sa magnificence, secondés en cela par la très immersive musique de Youenn Lerb.
Cell Worlds est un instant de poésie suspendu, pendant lequel on est plongé dans l'extravagante diversité du monde cellulaire, représentée par les images de plus d'une vingtaine de laboratoires différents. Des images d'une beauté limpide, portées par une narration qui nous invite à un voyage introspectif à la rencontre de cet univers hors du commun. Véritable hommage à la recherche scientifique, c'est également un objet d'art subitement émouvant qui nous est proposé.
Mes vieux souvenirs de fac de biologie ont refait surface, il est impossible de rester de marbre face à l'étrange perfection qui se dégage du monde cellulaire. Je vous encourage donc ardemment à plonger !

Le documentaire est complété d'une exposition aux Bassins des lumières à Bordeaux, que je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de voir.
Toutes les informations (et même plus !) sont à retrouver sur le site internet du projet : cell-worlds.com.

Cell Worlds, mondes cellulaires
Terence Saulnier et Renaud Pourpre
2022

mercredi, août 24 2022

Myala : seconde chance

On ne va pas se mentir : je connais le travail de Lilian Peschet depuis longtemps. Depuis Mon donjon, mon dragon, je pense, et déjà, à l'époque, je me suis dit qu'il avait un sacré talent pour les histoires. Je fus donc très contente d'apprendre qu'il allait (enfin) sortir un nouveau roman car après l'excellente (et bien violente !) série de nouvelles Empenn police (Empenn ? ça me dit quelque chose...) pour l'excellent (!!!!!!) podcast Vous aurez de nos nouvelles d'Olivier Gechter [1], j'avais très envie de retrouver sa prose.

Avec Myala : seconde chance, il nous transporte dans un futur dystopique cyberpunk bien crade, dans lequel certains criminels se voient proposer de purger leur peine en passant quelques années sous l'uniforme de la police. Myala y encadre donc une brigade aussi hétérogène que soudée dans l'adversité, bientôt en charge de l'enquête sur une série de meurtres violents et irrationnels, qui pourrait être leur rédemption.

Alors, je sais, et je suis la première à le penser : la dystopie, le cyberpunk, on connaît... Mais il faut avouer que Lilian Peschet enchaîne les idées brillantes dans ce roman. L'idée de mêler tout ça au polar noir... l'idée d'un futur sale, dans lequel les discriminations sont palpables, le manque de moyens criant... l'idée magistrale, surtout, de faire de ses héros d'anciens délinquants devenus policiers, pour lesquels on se doute dès le début que rien ne sera juste.
Après avoir posé cet univers solide, il déroule une intrigue rythmée, efficace, qui n'est pas dénouée de certaines surprises. Un sentiment de malaise ne m'aura pas quitté de ma lecture, inspiré par l'aspect sordide et abusif de l'histoire. On est vraiment dans le très sombre... Le style très direct de l'auteur donne le ton d'un roman qui ne tergiverse pas mais expose crûement l'essence même du monde qu'il décrit : obscur et désespéré.

Chaque point de lumière est alors une respiration, et, la fin arrivant vite, on ne peut qu'avoir envie d'une suite. Mais mon petit doigt me dit que ça pourrait bien arriver...

Myala : seconde chance
Lilian Peschet
Editions du 38

Note

[1] qui n'est pas non plus la moitié d'un gars bourré de talent, d'ailleurs, mais je digresse...

dimanche, juillet 10 2022

Antigone

J'ai découvert Antigone dans le cadre de mon challenge 12 mois, 12 livres, 12 (masto)potes. Il m'a été recommandé par Valérie, que je remercie beaucoup pour la découverte.
En effet, Antigone est un livre qui m'a particulièrement touchée, dans son propos, dans l'étrange poésie qu'il dégage, dans l'inévitable drame qu'il évoque.

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la mythologie, Antigone est la fille incestueuse de Œdipe et Jocaste, souverains de Thèbes. Après avoir découvert la vérité, sa mère se suicide et son père se crève les yeux avant de s'exiler de la cité. Antigone passera alors de nombreuses années à guider son père devenu aveugle dans sa vie de mendiant. Au début du roman, elle revient à Thèbes à la mort de son père pour essayer de mettre fin à la guerre fratricide que se livrent ses deux frères Polynice et Étéocle pour le trône de Thèbes.

J'ai toujours aimé les mythes et j'ai passé de nombreuses heures de lecture autour des légendes grecques. Ce sont toujours des récits épiques, entachés de trahisons et de drames, la plupart du temps anticipés et inévitables, les rendant tragiques. J'ai retrouvé cette atmosphère dramatique dans le livre d'Henry Bauchau puisque, encore une fois, rien ne semble pouvoir arrêter le destin.

Mais au-delà de l'histoire en elle-même, ce sont bien les qualités intrinsèques à l'œuvre de Bauchau qui m'ont bouleversée. L'histoire d'Antigone permet en effet à l'auteur de dresser un portrait de femme de toute beauté. Sous sa plume, Antigone est puissante, dissidente, d'une volonté de fer, d'une sensibilité de feu, une héroïne éclatante. Les autres personnages sont également bouleversants, comme les frères jumeaux Polynice et Étéocle, tragiques dans leur rivalité teintée d'une affection inaltérable, infernaux dans leur entêtement malgré le drame inévitable qui s'annonce. Bauchau donne également vie à une Ismène toute en nuances dans le mélange d'amour et d'opposition qui l'unit à sa soeur, lui donnant une puissance différente d'Antigone mais tout aussi ardente.Quant à Thèbes, l'imposante cité royale qui est le théâtre des évènements, il en fait un personnage à part entière, aussi accueillante que dévorante dans sa cruelle exigeance de richesses.
L'écriture d'Henry Bauchau est d'une poésie folle et certains chapitres bouleversants d'émotions (je pense par exemple au passage de l'élaboration des sculptures) font de la lecture d'Antigone une expérience sensorielle et intellectuelle intense.

Il me reste donc à vous conseiller à mon tour de vous plonger dans Antigone, un superbe roman qui m'a donné envie de lire d'autres œuvres d'Henry Bauchau.

Antigone
Henry Bauchau
Actes Sud / Babel

mercredi, juin 22 2022

Collisions par temps calme

- Rien n'est jamais parfait, coccinelle, et c'est tant mieux. Mais tu as raison, le monde est un endroit merveilleux.
- Grâce à Simri.
- Oui, mais également grâce à l'humanité qui a su l'inventer, puis lui faire confiance. Grâce à Simri, l'humanité nous bénéficions de progrès sans précédent. Nous avons repris le contrôle de notre trajectoire. En tant qu'espèce, nous n'avons jamais été aussi heureux, ni aussi libres. Libres même de ne pas vouloir en profiter.



Quel plaisir de retrouver l'écriture soutenue de Stéphane Beauverger après le formidable Le Déchronologue que j'ai lu il y a quelques années et qui m'a laissé le souvenir d'un roman splendide.
Avec Collisions par temps calme, c'est la novella qu'il explore, ce format de fiction coincé entre le court roman et la longue nouvelle. 120 pages, c'est assez pour nous plonger dans l'utopie qu'il a imaginée, ce temps calme issu de l'invention d'une intelligence artificielle omnipotente et bienveillante. Les collisions, elles, seront autres. Celle des trajectoires d'un frère et d'une sœur, d'une part, dont les parcours semblables et les choix opposés entraînent l'éloignement, celle de la découverte, d'autre part, de la vérité sous-jacente sous les analyses de l'IA.

Comme il fut agréable de découvrir l'avenir radieux décrit par Beauverger, qui développe ici un monde ou l'intelligence artificielle, plutôt que de contraindre ou asservir l'humanité (comme c'est bien trop souvent le cas), déploie ses capacités pour la décharger de ses contraintes et lui permettre d'aspirer à un monde parfait. Dans cet univers d'harmonie et de sérénité, il questionne le rapport au libre-arbitre, à la quête du bonheur... On se demande jusqu'où on serait prêt à accepter les choix d'un autre pour son bonheur, s'ils sont totalement contraires aux nôtres.

De par la précision de son écriture, il signe un récit fort et bouleversant, au rythme apaisé contrastant avec la profondeur de son propos. L'originalité de son histoire m'a marquée, son caractère extrêmement introspectif également. Ce texte est d'une beauté sereine et tragique. Une véritable réussite.

Collisions par temps calme
Stephane Beauverger
La Volte

mercredi, juin 8 2022

Homer & Langley

Langley disait : Qui se soucie de ce qu'étaient nos distinguées ancêtres ? Quelle foutaise. Tous ces comptes rendus de recensements, toutes ces archives n'attestent que la suffisance de l'être humain qui se donne un nom et une tape sur l'épaule, et ne reconnaît pas son insignifiance devant les évolutions de la planète.

L'histoire dramatique (et vraie) des frères Collyer, les "frères fantômes" de Harlem est un cas d'école des effets tragiques de la syllogomanie, le syndrome d'accumulation compulsive pouvant rendre une habitation totalement insalubre et impraticable.
E.L. Doctorow prend des libertés avec ce fait divers célèbre, et nous offre un roman au temps long, retraçant une épopée américaine balayant une grande partie du XXème siècle.

A travers les "yeux" du sensible Homer, le narrateur, le pianiste aveugle que son frère Langley se charge de protéger, c'est une histoire des Etats-Unis qui nous est contée, de l'après-guerre aux années 70. Au rythme des (rares) rencontres et actions des frères reclus, les périodes marquantes sont évoquées, comme la prohibition, la Seconde Guerre mondiale (qui affectera leurs domestiques japonais), le mouvement hippie... Les deux frères, issus de la vieille aristocratie New-yorkaise, posent un regard bien particulier sur tout cela, souvent candide et ébloui pour Homer, plus cynique et méfiant pour Langley qui est revenu gazé de la Première Guerre mondiale.
Mélangeant l'Histoire avec l'histoire, le roman narre aussi comment la santé mentale de l'un, et la santé physique de l'autre (d'abord aveugle puis progressivement sourd) vont contribuer à leur isolement et leur paranoïa. Avec une infinie délicatesse et beaucoup d'empathie envers ses personnages, l'auteur nous partage le quotidien de ces êtres atypiques et attachants.

Homer & Langley est donc un livre parfois tendrement drôle, bigrement enrichissant et toujours fort émouvant que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire.

Homer & Langley
E.L. Doctorow
Traduit par Christine Le Bœuf
Actes Sud

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