mercredi, mai 5 2021

Black hole

Black hole est souvent présenté comme un grand classique de la bande dessinée underground américaine, dont son auteur, Charles Burns, est un digne représentant. Sans connaître précisément son travail, j'ai immédiatement été attirée par la couverture de Black hole et son utilisation si particulière du noir et blanc.

L'histoire prend place dans une banlieue Seattle, dans les années 70. Cela aurait pu être une chronique adolescente des plus classiques si la petite communauté ne devait faire face à une maladie singulière, la "crève". Celle-ci ne touche que les adolescents et se transmet par voie sexuelle. Une fois contractée, elle se manifeste par des modifications corporelles allant des plus subtiles aux plus monstrueuses, sans que l'on puisse avoir une quelconque influence dessus. Une fois touché, c'est définitif, et les plus défigurés se retrouvent mis au ban de la société, contraints de s'exiler dans les bois environnants, et de faire les poubelles pour survivre.

Le scénario de Black hole est particulièrement déroutant. De cette maladie, on ne saura rien, ni de son origine, ni de si on tente de la combattre. On n'aura d'ailleurs pas le point de vue d'adultes, le scénario ne suivant que des héros adolescents. La crève n'est d'ailleurs selon moi pas le sujet principal du livre. Il s'agit avant tout d'une chronique sur l'adolescence, noire et acerbe, présentant la face sombre des banlieues proprettes des années 70 et décrivant par le menu le mal-être de ces jeunes, confrontés aux changements et à la quête de sens à cette époque si particulière de l'histoire récente des Etats-Unis.

Cependant, c'est bien l'aspect fantastique, horrifique, qui fait que Black hole est graphiquement impeccable, j'irai même jusqu'à dire somptueux. Entièrement en noir et blanc, il comporte nombre de scènes graphiques. L'un des thèmes récurrents qui parsème l'ensemble du livre est en effet l'incision, que l'on retrouve dès les premières cases dans la dissection d'une grenouille, puis dans les blessures, les coupures, les atteintes de la crève, les raies de lumière et bien sûr, le sexe féminin.
La maîtrise de l'encrage de Charles Burns laisse vraiment admiratif. Le dessin est en effet très réaliste, que ce soit dans les scènes classiques que dans les plus oniriques, et sa manière de privilégier les détails des décors à ceux des visages font de Black hole une vraie BD d'ambiance. Les éléments horrifiques sont parsemés tout au long du récit qui fait la part belle au malaise induit par les modifications corporelles. Le travail des ombres est somptueux, et rend certaines planches vraiment fascinantes.

Si j'ai été complètement conquise par quelques scènes absolument splendides d'abomination, si j'ai été envoûtée, bousculée, interrogée par l'étrange malaise qui est instillé au gré de l'histoire, j'ai en revanche parfois été lassée par le portrait que Charles Burns fait de l'adolescence, qui, s'il semble juste, ne propose rien qui n'ait déjà été dit et redit.
Cela ne m'empêche cependant pas de vous conseiller 1000 fois la découverte de Black hole, il serait en effet très dommage de passer à côté de sa beauté cruelle.

Je vous conseille aussi d'ailleurs l'étrange court métrage tiré du livre signé Rupert Sanders (visible sur son site internet). Il est sans doute difficile à appréhender pour qui ne connaît pas l'univers mais en est une belle inspiration, ayant su restituer son ambiance poisseuse et les égarements de son protagoniste principal, dans un tourbillon de scènes troublantes.

Black Hole
Charles Burns
Traduit par
Delcourt

mercredi, avril 21 2021

Invasion

Tous les membres de l'ensemble des services de la défense s'étaient mis d'accord sur le fait qu'il fallait présumer que tout extraterrestre, du moment qu'il ne passait pas son temps à jouer dans la mer ou à divertir les gens, était un terroriste.

De Luke Rhinehart, je ne connaissais que la réputation de son roman le plus célèbre, L'homme-dé, sans ne jamais l'avoir lu.
Présenté comme un auteur anarchiste et libertarien, j'étais très curieuse de découvrir cet Invasion, le dernier livre qu'il ait écrit et qui a en plus la réputation d'être particulièrement drôle.

Partant d'un thème plus que classique de la science-fiction (une invasion extraterrestre, que c'est original !), Luke Rhinehart développe une farce burlesque féroce, laissant libre cours à ses idées politiques.
Car ici l'invasion est bienveillante. Les visiteurs étant présentés comme n'ayant que pour seule ambition de s'amuser, ils se serviront rapidement de l'arme (efficace) de l'humour pour mettre à mal la société américaine, et en révéler les failles et les abus.

Le moins que l'on puisse déduire de cette lecture, c'est que l'auteur avait beaucoup de choses à nous dire. beaucoup de thèses à développer, beaucoup de messages à faire passer. Certains passages sont très percutants tant les ressentiments face à la société américaine d'une part et à l'humanité en général d'autre part sont forts.
Cependant, l'auteur a oublié dans tout ça de rendre son histoire intéressante du début à la fin, et le livre souffre de nombreuses longueurs. On comprend en effet rapidement les griefs de Rhinehart et les thèses qu'il défend. Malgré mon assentiment, j'ai trouvé qu'il finissait par tourner un peu en rond, d'autant plus que j'ai ressenti une grande part de désillusion, ne proposant au final aucune solution aux problèmes soulevés.
J'ai d'ailleurs l'impression qu'il a fait son personnage principal, Bill Morton, un peu à son image : un homme usé, conscient des problèmes qui l'entoure, la rébellion chevillée au corps mais également fatigué.

Pour conclure, si le livre est en effet assez drôle et certains paragraphes vraiment brillants d'incisivité, il me laisse au final un sentiment plutôt doux-amer, et un peu d'insatisfaction.

Invasion 
Luke Rhinehart
Traduit par Francis Guévremont
Aux forges de Vulcain

mercredi, avril 14 2021

BOXing dolls

C'est quoi, ce truc ? De loin, on dirait une boîte en fer, un objet qui nécessite une infrastructure industrielle, une civilisation avancée donc. A moins qu'il n'ait été abandonné là par des pique-niqueurs spatiaux négligents.

BOXing dolls est une nouvelle graphique issue de la rencontre entre le romancier Pierre Bordage et la plasticienne Laura Vicédo.
Ceci est d'ailleurs l'esprit même de la collection Petite bulle d'univers d'Organic Editions, qui compte 11 opus jusqu'à présent : celui de procéder au mariage entre deux visions artistiques, et de renverser les codes qui, habituellement, veulent qu'un illustrateur parte d'un texte pour en proposer une vision graphique. Ici, c'est bien Pierre Bordage qui s'est imprégné des œuvres de Laura Vicédo pour écrire un récit en harmonie avec sa vision artistique.

Qu'ont donc inspiré les petites poupées en cage de Laura Vicédo à Pierre Bordage ?
Une histoire sombre, évoquant la grande solitude d'un explorateur chargé d'inspecter une planète dont l'inhospitalité le tourmente. Finissant par y découvrir une série de poupées emprisonnées, il développera une véritable obsession malsaine pour ces prisonnières aux yeux de verre.
Un texte d'une tristesse infinie, abordant le thème de l'emprisonnement autant physique de psychologique.

Pour parfaire la fusion entre les créations de ces deux artistes, Philippe Aureille a composé une magnifique ligne graphique issue de ses photos, complétée par les dessins de Marion Aureille. Mettant en valeur les conceptions de la plasticienne, faisant en sorte que le texte y soit intimement mêlé, il crée le parfait dialogue artistique entre ces deux univers atypiques.

Je ne saurais dire à quel point j'admire les publications d'Organic Editions, à quel point je les trouve atypiques, esthétiques et soignées, le parfait écrin pour sublimer les productions de tous les créateurs avec lesquels ils ont collaboré.
Je vous conseille donc de jeter un œil à l'ensemble de la collection : chacune de leurs nouvelles graphiques est une pépite d'originalité et de beauté visuelle.

BOXing dolls
Pierre Bordage
Peintures de Laura Vicédo, Marion Aureille
Photos et conception graphique de Philippe Aureille
Organic Editions / Petite bulle d'univers

mercredi, mars 31 2021

Correspondant local

Même sous les arbres, sans un souffle d'air, la chaleur était quasi insupportable. On aurait dit qu'un rayon venu de l'espace avait tout figé, des feuilles sur les branches jusqu'à l'eau dans la fontaine hors service. La ville n'était pas morte, elle était statique, attendant l'ambre ou la lave qui la sauvegarderait pour l'éternité.

Cela fait des semaines, voir des mois que je n'avais pas lu un livre policier, après en avoir pourtant parcouru un bon nombre.
Il y a cependant peu de choses que je ne ferais pas pour Monsieur Laurent Queyssi, qui fut et reste :

  • Un homme aux goûts sûrs dont j'ai suivi avec plaisir (et jamais aucune mauvaise surprise) beaucoup de recommandations de lecture (au hasard et j'en oublie : Michel Jeury, Robert Silverberg, Harlan Ellison, Paul DiFilippo ou Garth Ennis...)
  • Un traducteur talentueux (son travail sur les textes de William Gibson est formidable !)
  • Un écrivain dont j'apprécie beaucoup les textes (une fois pour toute, il faut lire Allison)


Il va donc sans dire que c'est avec un grand plaisir que j'ai entamé cette lecture. Je n'étais cependant pas conquise d'avance, tant je trouve le genre policier redondant et casse-gueule, mais assez intriguée par le choix du personnage principal, celui qui donne son nom au livre, le fameux correspondant local.
Un correspondant local, c'est cette personne qui, sans être journaliste, travaille pour la presse régionale en couvrant l'actualité locale. Celui qui est de toutes les rencontres sportives, de toutes les fêtes, de toutes les cérémonies. Celui qui connaît toutes les personnalités de sa ville, qui en maîtrise tous les rouages… Le personnage idéal, en fait, pour se retrouver au cœur d'une intrigue policière.
L'auteur a donc choisi de faire se dérouler son action dans un petit village du Sud-Ouest, figé par la chaleur dans des habitudes tranquilles qu'un meurtre viendra bousculer. C'est dans ce contexte que le correspondant local, Alexandre Lolya, se retrouvera, plus ou moins malgré lui, à mener sa propre enquête.

Correspondant local est un polar classique, à l'intrigue efficace et maîtrisée. L'histoire est trouble, sinistre, mais est également parfaitement ancrée dans la réalité décrite par l'auteur. En effet, ce roman charme surtout par son atmosphère. L'auteur parvient parfaitement à nous plonger dans cette ambiance feutrée et enveloppante propre aux petites localités paisibles. Ce genre d'endroit où tout le monde se connaît ou presque, et dans lequel, lorsqu'un fait sortant des habitudes surgit, les vieilles histoires… les vieux secrets jaillissent subitement du placard.
Alexandre Lolya est donc le protagoniste rêvé pour dévoiler les passés troubles de ses concitoyens, de par sa forte implication dans la vie locale. Son côté très ordinaire en fait un héros particulièrement crédible, éminemment sympathique, et on prend un plaisir certain à le voir se faire entraîner dans tout ça.

Sans révolutionner le genre, Laurent Queyssi arrive donc à se démarquer de certaines tendances actuelles allant vers des polars de plus en plus violents et des héros de plus en plus invulnérables, pour revenir à l'essentiel de ce qui fait un bon roman : l'authenticité d'une région, qu'on a réellement l'impression de parcourir au fil des pages, la crédibilité d'une intrigue, qui la rend d'autant plus captivante, et la franche humanité d'un héros ordinaire, pour lequel l'empathie est immédiate.

Correspondant local
Laurent Queyssi
Filature(s)

dimanche, mars 14 2021

Comment parle un robot ?

Ne vous fiez pas à son titre ou au fait que ce livre ait été publié par les Éditions Le Bélial' (éditeur de l'imaginaire, s'il en est) Comment parle un robot ? n'est ni un ouvrage de SF, ni un ouvrage de pop-culture. Le pedigree de l'auteur peut cependant mettre la puce à l'oreille : Frédéric Landragin est en effet docteur en informatique-linguistique et directeur de recherche au CNRS, excusez du peu...

Dans ce livre, il ne va pas nous raconter la façon dont le langage des robots est présenté dans la science-fiction, mais plutôt comment les machines parlantes, y compris celles qui font à présent partie de notre quotidien, fonctionnent. Il explore par là même une discipline à la croisée de la linguistique, de l'informatique et de l'intelligence artificielle : le traitement automatique des langues (TAL).
Il sondera donc tour à tour les différentes facettes de l'intelligence artificielle parlante, puis du traitement automatique des langues à l'écrit et à l'oral. Les deux derniers chapitres abordent les applications concrètes de ces différentes technologies : la traduction automatique d'une part, le dialogue humain-machine d'autre part. Le tout est illustré tout au long par des exemples issus de la science-fiction.

Comment parle un robot est un ouvrage au style d'écriture plutôt universitaire et au niveau assez soutenu : soyez prévenus. Certains chapitres sont passablement ardus. Notamment, ceux consacrés plus particulièrement à l'exploration du TAL poussent très loin l'analyse linguistique : on y décortique la langue française dans toute sa complexité et son ambiguïté syntaxique et sémantique.
C'est complexe, certes, mais également formidablement captivant (comment ne pas être subjugué par les subtilités du langage et la façon dont on les étudie ?). Cet approfondissement est en outre nécessaire pour appréhender l'ensemble des mécanismes qui régissent la façon dont nous nous faisons comprendre d'une interface homme-machine. Cette plongée au cœur des rouages des machines parlantes est absolument passionnante et très éclairante sur le fonctionnement (et les biais) de celles qui nous côtoient déjà.
Il permet en outre de démystifier beaucoup de fantasmes autour de l'intelligence artificielle en évoquant concrètement son fonctionnement et ses limites.

Je conseille donc fortement ce livre à tous ceux que le sujet intéresse et qui veulent en savoir plus sur l'envers du décor tant son contenu est qualitatif. On est très loin du survol : Frédéric Landragin nous offre un ouvrage qui traite en profondeur de son sujet, assorti en plus d'une bibliographie plus que conséquente.

Comment parle un robot ?
Les machines à langage dans la science-fiction
Frédéric Landragin
Le Bélial'

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