mercredi, juin 16 2021

Nouvelles de l'Anti-Monde

Au détour d'une (charmante) conversation lors de laquelle j'indiquais à mon (charmant) interlocuteur ma fascination pour le film La mouche de David Cronenberg, celui-ci me parle alors de l'auteur de la nouvelle qui a inspiré ce film : George Langelaan.
George Langelaan est un personnage assez fascinant : journaliste (et écrivain donc) né d'une mère française et d'un père britannique, il fut, pendant la Seconde Guerre mondiale, agent secret presque malgré lui, et dû, pour ce faire, se faire refaire le visage. Cela est bien difficile de l'imaginer lorsque l'on voit son allure distinguée et débonnaire.
Si cet aspect vous intéresse, je vous conseille fortement l'écoute de cet épisode de l'émission Les nuits de France Culture, qui retransmet l'une des conférences de l'auteur.

Après en avoir appris un peu plus sur l'auteur donc, je m’aperçois avec plaisir que les éditions de l'Arbre Vengeur ont eu la bonne idée de rééditer son recueil de nouvelles : Nouvelles de l'Anti-Monde, paru initialement chez Robert Laffont en 1962.

Dans ce recueil, outre La mouche, se trouvent 12 autres nouvelles fantastiques qui m'ont marquée par leur modernité. Si elles accusent parfois tout de même un peu leur âge, le style est, dans l'ensemble, loin d'être daté et les thèmes abordés, souvent à dominante scientifique, le sont avec finesse et grande intelligence, rendant les situations imaginaires particulièrement crédibles.
Les histoires de Langelaan s'éloignent peu du réel, mais en décrivent certaines distorsions inquiétantes. Son écriture est claire et précise, souvent parsemée de traits d'humour.
En plus de La mouche, j'ai eu la surprise d'y retrouver une autre nouvelle dont l'adaptation cinématographique m'a marquée : Le miracle, adapté avec quelques libertés par Jean-Pierre Mocky en 1987 sous le titre Le miraculé, une nouvelle aussi cruelle que jubilatoire. J'ai été également particulièrement conquise par la formidable Temps mort, qui mêle expériences scientifiques et menace atomique avec une atmosphère de désolation et une précision démente, ou par Fauteuils et déductions, à la fin très étonnante.

Au sortir de cette lecture, je me suis vraiment dit que le travail de George Langelaan méritait beaucoup plus de visibilité et je remercie énormément les éditions de l'Arbre Vengeur de l'avoir remis en lumière. Ce recueil a tout à fait sa place au milieu des autres grands classiques du fantastique.

Nouvelles de l'Anti-Monde 
George Langelaan
Préface de Hubert Prolongeau
Editions de l'Arbre Vengeur

lundi, mai 31 2021

Zoo

Découvert presque par hasard, au milieu du catalogue de la plateforme Freaks On, c'est une sacrée bonne surprise que ce très dérangeant Zoo, court-métrage de Nicolas Pleskof.

L'intrigue met en scène une famille de vétérinaires, dont la vie est réglée au millimètre, et qui verra cette apparence parfaite être perturbée par la présence d'un monstrueux cocon dans le lit de leur fille cadette.

Le film aborde nombre de thèmes troublants : régression, métamorphose, désirs, inceste... avec un ton très décalé, proche de l'absurde. Cependant, tout est extrêmement bien maîtrisé et on n'a aucune peine à plonger dans l'histoire. Étant de plus porté par d'excellent acteurs (dont Christophe Grégoire (que j'adore) et la formidable Claude Perron), ce court métrage vaut vraiment le coup d’œil ! C'est absurde, drôle et corrosif !

Zoo
Nicolas Pleskof
2012

mercredi, mai 26 2021

Mémoires flous

Et là, Georgie sut qu'elle avait trouvé une star riche et puissante qui avait désespérément besoin d'amour. Désespérément besoin de croire. En Natchez Gushue. En une confusion freudienne qu'il prenait pour le destin. En n'importe quoi, pourvu que ce soit plus doux que le chaos.

Je trouve Jim Carrey fascinant, comme le sont tous les artistes qui ont choisi la comédie, la bouffonnerie, pour exorciser leur mal-être. Il est en effet assez facile de déceler, derrière la façade enjouée de l'acteur populaire un être savamment torturé. Il est intéressant de découvrir d'ailleurs, d'autres facettes de cet homme énigmatique, comme dans le documentaire Jim Carrey: I Needed Color, qui est sorti il y a quelques années et qui évoquait sa passion pour la peinture. Le jeu de Jim Carrey m'est toujours apparu comme une sorte de fuite en avant, désordonnée, pouvant être aussi lumineuse que sordide. J'avais donc hâte de lire ce roman, issue d'un travail commun avec Dana Vachon et présenté comme semi-autobiographique.

Semi-autobiographique car il met en scène un Jim Carrey de fiction, dépressif et perdu, en quête perpétuelle de validation, et qu'il dézingue sans subtilité le monde hollywoodien tout en égratignant au passage quelques figures célèbres. Autobiographique surtout dans la façon dont il a été construit, en explosant les codes de la narration. Le roman part d'une réalité, celle de la vie de Jim Carrey, pour l'atomiser dans une sorte de montage surréaliste digne d'un Salvator Dalí ou d'un Yves Tanguy. Ce fut une lecture drôle et féroce, chaotique et fuyante également. Un maelström d'idées, de sensations et d'émotions, plus ou moins cohérent, toujours explosif qui pousse à accélérer la lecture à la recherche d'une apothéose. Il y a quelque chose de l'urgence dans ce roman, qui cherche à combattre l'éphémère, et si je l'ai fini sans tout comprendre, j'ai ressenti pendant longtemps une grande mélancholie.

Il y a beaucoup d'humour car il n'y a pas beaucoup d'espoir…

Il serait facile de ne voir dans ce roman qu'une farce déjantée, plus ou moins compréhensible, mais c'est pour moi le propre d'une œuvre réussie de savoir à ce point susciter des émotions durables.

Mémoires flous
Jim Carrey & Dana Vachon
Traduit par Sabine Porte
Editions Le Seuil

mercredi, mai 5 2021

Black hole

Black hole est souvent présenté comme un grand classique de la bande dessinée underground américaine, dont son auteur, Charles Burns, est un digne représentant. Sans connaître précisément son travail, j'ai immédiatement été attirée par la couverture de Black hole et son utilisation si particulière du noir et blanc.

L'histoire prend place dans une banlieue Seattle, dans les années 70. Cela aurait pu être une chronique adolescente des plus classiques si la petite communauté ne devait faire face à une maladie singulière, la "crève". Celle-ci ne touche que les adolescents et se transmet par voie sexuelle. Une fois contractée, elle se manifeste par des modifications corporelles allant des plus subtiles aux plus monstrueuses, sans que l'on puisse avoir une quelconque influence dessus. Une fois touché, c'est définitif, et les plus défigurés se retrouvent mis au ban de la société, contraints de s'exiler dans les bois environnants, et de faire les poubelles pour survivre.

Le scénario de Black hole est particulièrement déroutant. De cette maladie, on ne saura rien, ni de son origine, ni de si on tente de la combattre. On n'aura d'ailleurs pas le point de vue d'adultes, le scénario ne suivant que des héros adolescents. La crève n'est d'ailleurs selon moi pas le sujet principal du livre. Il s'agit avant tout d'une chronique sur l'adolescence, noire et acerbe, présentant la face sombre des banlieues proprettes des années 70 et décrivant par le menu le mal-être de ces jeunes, confrontés aux changements et à la quête de sens à cette époque si particulière de l'histoire récente des Etats-Unis.

Cependant, c'est bien l'aspect fantastique, horrifique, qui fait que Black hole est graphiquement impeccable, j'irai même jusqu'à dire somptueux. Entièrement en noir et blanc, il comporte nombre de scènes graphiques. L'un des thèmes récurrents qui parsème l'ensemble du livre est en effet l'incision, que l'on retrouve dès les premières cases dans la dissection d'une grenouille, puis dans les blessures, les coupures, les atteintes de la crève, les raies de lumière et bien sûr, le sexe féminin.
La maîtrise de l'encrage de Charles Burns laisse vraiment admiratif. Le dessin est en effet très réaliste, que ce soit dans les scènes classiques que dans les plus oniriques, et sa manière de privilégier les détails des décors à ceux des visages font de Black hole une vraie BD d'ambiance. Les éléments horrifiques sont parsemés tout au long du récit qui fait la part belle au malaise induit par les modifications corporelles. Le travail des ombres est somptueux, et rend certaines planches vraiment fascinantes.

Si j'ai été complètement conquise par quelques scènes absolument splendides d'abomination, si j'ai été envoûtée, bousculée, interrogée par l'étrange malaise qui est instillé au gré de l'histoire, j'ai en revanche parfois été lassée par le portrait que Charles Burns fait de l'adolescence, qui, s'il semble juste, ne propose rien qui n'ait déjà été dit et redit.
Cela ne m'empêche cependant pas de vous conseiller 1000 fois la découverte de Black hole, il serait en effet très dommage de passer à côté de sa beauté cruelle.

Je vous conseille aussi d'ailleurs l'étrange court métrage tiré du livre signé Rupert Sanders (visible sur son site internet). Il est sans doute difficile à appréhender pour qui ne connaît pas l'univers mais en est une belle inspiration, ayant su restituer son ambiance poisseuse et les égarements de son protagoniste principal, dans un tourbillon de scènes troublantes.

Black Hole
Charles Burns
Traduit par
Delcourt

mercredi, avril 21 2021

Invasion

Tous les membres de l'ensemble des services de la défense s'étaient mis d'accord sur le fait qu'il fallait présumer que tout extraterrestre, du moment qu'il ne passait pas son temps à jouer dans la mer ou à divertir les gens, était un terroriste.

De Luke Rhinehart, je ne connaissais que la réputation de son roman le plus célèbre, L'homme-dé, sans ne jamais l'avoir lu.
Présenté comme un auteur anarchiste et libertarien, j'étais très curieuse de découvrir cet Invasion, le dernier livre qu'il ait écrit et qui a en plus la réputation d'être particulièrement drôle.

Partant d'un thème plus que classique de la science-fiction (une invasion extraterrestre, que c'est original !), Luke Rhinehart développe une farce burlesque féroce, laissant libre cours à ses idées politiques.
Car ici l'invasion est bienveillante. Les visiteurs étant présentés comme n'ayant que pour seule ambition de s'amuser, ils se serviront rapidement de l'arme (efficace) de l'humour pour mettre à mal la société américaine, et en révéler les failles et les abus.

Le moins que l'on puisse déduire de cette lecture, c'est que l'auteur avait beaucoup de choses à nous dire. beaucoup de thèses à développer, beaucoup de messages à faire passer. Certains passages sont très percutants tant les ressentiments face à la société américaine d'une part et à l'humanité en général d'autre part sont forts.
Cependant, l'auteur a oublié dans tout ça de rendre son histoire intéressante du début à la fin, et le livre souffre de nombreuses longueurs. On comprend en effet rapidement les griefs de Rhinehart et les thèses qu'il défend. Malgré mon assentiment, j'ai trouvé qu'il finissait par tourner un peu en rond, d'autant plus que j'ai ressenti une grande part de désillusion, ne proposant au final aucune solution aux problèmes soulevés.
J'ai d'ailleurs l'impression qu'il a fait son personnage principal, Bill Morton, un peu à son image : un homme usé, conscient des problèmes qui l'entourent, la rébellion chevillée au corps mais également fatigué.

Pour conclure, si le livre est en effet assez drôle et certains paragraphes vraiment brillants d'incisivité, il me laisse au final un sentiment plutôt doux-amer, et un peu d'insatisfaction.

Invasion 
Luke Rhinehart
Traduit par Francis Guévremont
Aux forges de Vulcain

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