mercredi, avril 14 2021

BOXing dolls

C'est quoi, ce truc ? De loin, on dirait une boîte en fer, un objet qui nécessite une infrastructure industrielle, une civilisation avancée donc. A moins qu'il n'ait été abandonné là par des pique-niqueurs spatiaux négligents.

BOXing dolls est une nouvelle graphique issue de la rencontre entre le romancier Pierre Bordage et la plasticienne Laura Vicédo.
Ceci est d'ailleurs l'esprit même de la collection Petite bulle d'univers d'Organic Editions, qui compte 11 opus jusqu'à présent : celui de procéder au mariage entre deux visions artistiques, et de renverser les codes qui, habituellement, veulent qu'un illustrateur parte d'un texte pour en proposer une vision graphique. Ici, c'est bien Pierre Bordage qui s'est imprégné des œuvres de Laura Vicédo pour écrire un récit en harmonie avec sa vision artistique.

Qu'ont donc inspiré les petites poupées en cage de Laura Vicédo à Pierre Bordage ?
Une histoire sombre, évoquant la grande solitude d'un explorateur chargé d'inspecter une planète dont l'inhospitalité le tourmente. Finissant par y découvrir une série de poupées emprisonnées, il développera une véritable obsession malsaine pour ces prisonnières aux yeux de verre.
Un texte d'une tristesse infinie, abordant le thème de l'emprisonnement autant physique de psychologique.

Pour parfaire la fusion entre les créations de ces deux artistes, Philippe Aureille a composé une magnifique ligne graphique issue de ses photos, complétée par les dessins de Marion Aureille. Mettant en valeur les conceptions de la plasticienne, faisant en sorte que le texte y soit intimement mêlé, il crée le parfait dialogue artistique entre ces deux univers atypiques.

Je ne saurais dire à quel point j'admire les publications d'Organic Editions, à quel point je les trouve atypiques, esthétiques et soignées, le parfait écrin pour sublimer les productions de tous les créateurs avec lesquels ils ont collaboré.
Je vous conseille donc de jeter un œil à l'ensemble de la collection : chacune de leurs nouvelles graphiques est une pépite d'originalité et de beauté visuelle.

BOXing dolls
Pierre Bordage
Peintures de Laura Vicédo, Marion Aureille
Photos et conception graphique de Philippe Aureille
Organic Editions / Petite bulle d'univers

mercredi, mars 31 2021

Correspondant local

Même sous les arbres, sans un souffle d'air, la chaleur était quasi insupportable. On aurait dit qu'un rayon venu de l'espace avait tout figé, des feuilles sur les branches jusqu'à l'eau dans la fontaine hors service. La ville n'était pas morte, elle était statique, attendant l'ambre ou la lave qui la sauvegarderait pour l'éternité.

Cela fait des semaines, voir des mois que je n'avais pas lu un livre policier, après en avoir pourtant parcouru un bon nombre.
Il y a cependant peu de choses que je ne ferais pas pour Monsieur Laurent Queyssi, qui fut et reste :

  • Un homme aux goûts sûrs dont j'ai suivi avec plaisir (et jamais aucune mauvaise surprise) beaucoup de recommandations de lecture (au hasard et j'en oublie : Michel Jeury, Robert Silverberg, Harlan Ellison, Paul DiFilippo ou Garth Ennis...)
  • Un traducteur talentueux (son travail sur les textes de William Gibson est formidable !)
  • Un écrivain dont j'apprécie beaucoup les textes (une fois pour toute, il faut lire Allison)


Il va donc sans dire que c'est avec un grand plaisir que j'ai entamé cette lecture. Je n'étais cependant pas conquise d'avance, tant je trouve le genre policier redondant et casse-gueule, mais assez intriguée par le choix du personnage principal, celui qui donne son nom au livre, le fameux correspondant local.
Un correspondant local, c'est cette personne qui, sans être journaliste, travaille pour la presse régionale en couvrant l'actualité locale. Celui qui est de toutes les rencontres sportives, de toutes les fêtes, de toutes les cérémonies. Celui qui connaît toutes les personnalités de sa ville, qui en maîtrise tous les rouages… Le personnage idéal, en fait, pour se retrouver au cœur d'une intrigue policière.
L'auteur a donc choisi de faire se dérouler son action dans un petit village du Sud-Ouest, figé par la chaleur dans des habitudes tranquilles qu'un meurtre viendra bousculer. C'est dans ce contexte que le correspondant local, Alexandre Lolya, se retrouvera, plus ou moins malgré lui, à mener sa propre enquête.

Correspondant local est un polar classique, à l'intrigue efficace et maîtrisée. L'histoire est trouble, sinistre, mais est également parfaitement ancrée dans la réalité décrite par l'auteur. En effet, ce roman charme surtout par son atmosphère. L'auteur parvient parfaitement à nous plonger dans cette ambiance feutrée et enveloppante propre aux petites localités paisibles. Ce genre d'endroit où tout le monde se connaît ou presque, et dans lequel, lorsqu'un fait sortant des habitudes surgit, les vieilles histoires… les vieux secrets jaillissent subitement du placard.
Alexandre Lolya est donc le protagoniste rêvé pour dévoiler les passés troubles de ses concitoyens, de par sa forte implication dans la vie locale. Son côté très ordinaire en fait un héros particulièrement crédible, éminemment sympathique, et on prend un plaisir certain à le voir se faire entraîner dans tout ça.

Sans révolutionner le genre, Laurent Queyssi arrive donc à se démarquer de certaines tendances actuelles allant vers des polars de plus en plus violents et des héros de plus en plus invulnérables, pour revenir à l'essentiel de ce qui fait un bon roman : l'authenticité d'une région, qu'on a réellement l'impression de parcourir au fil des pages, la crédibilité d'une intrigue, qui la rend d'autant plus captivante, et la franche humanité d'un héros ordinaire, pour lequel l'empathie est immédiate.

Correspondant local
Laurent Queyssi
Filature(s)

dimanche, mars 14 2021

Comment parle un robot ?

Ne vous fiez pas à son titre ou au fait que ce livre ait été publié par les Éditions Le Bélial' (éditeur de l'imaginaire, s'il en est) Comment parle un robot ? n'est ni un ouvrage de SF, ni un ouvrage de pop-culture. Le pedigree de l'auteur peut cependant mettre la puce à l'oreille : Frédéric Landragin est en effet docteur en informatique-linguistique et directeur de recherche au CNRS, excusez du peu...

Dans ce livre, il ne va pas nous raconter la façon dont le langage des robots est présenté dans la science-fiction, mais plutôt comment les machines parlantes, y compris celles qui font à présent partie de notre quotidien, fonctionnent. Il explore par là même une discipline à la croisée de la linguistique, de l'informatique et de l'intelligence artificielle : le traitement automatique des langues (TAL).
Il sondera donc tour à tour les différentes facettes de l'intelligence artificielle parlante, puis du traitement automatique des langues à l'écrit et à l'oral. Les deux derniers chapitres abordent les applications concrètes de ces différentes technologies : la traduction automatique d'une part, le dialogue humain-machine d'autre part. Le tout est illustré tout au long par des exemples issus de la science-fiction.

Comment parle un robot est un ouvrage au style d'écriture plutôt universitaire et au niveau assez soutenu : soyez prévenus. Certains chapitres sont passablement ardus. Notamment, ceux consacrés plus particulièrement à l'exploration du TAL poussent très loin l'analyse linguistique : on y décortique la langue française dans toute sa complexité et son ambiguïté syntaxique et sémantique.
C'est complexe, certes, mais également formidablement captivant (comment ne pas être subjugué par les subtilités du langage et la façon dont on les étudie ?). Cet approfondissement est en outre nécessaire pour appréhender l'ensemble des mécanismes qui régissent la façon dont nous nous faisons comprendre d'une interface homme-machine. Cette plongée au cœur des rouages des machines parlantes est absolument passionnante et très éclairante sur le fonctionnement (et les biais) de celles qui nous côtoient déjà.
Il permet en outre de démystifier beaucoup de fantasmes autour de l'intelligence artificielle en évoquant concrètement son fonctionnement et ses limites.

Je conseille donc fortement ce livre à tous ceux que le sujet intéresse et qui veulent en savoir plus sur l'envers du décor tant son contenu est qualitatif. On est très loin du survol : Frédéric Landragin nous offre un ouvrage qui traite en profondeur de son sujet, assorti en plus d'une bibliographie plus que conséquente.

Comment parle un robot ?
Les machines à langage dans la science-fiction
Frédéric Landragin
Le Bélial'

mercredi, mars 3 2021

Je n'aime pas les grands

Des forces obscures sont à l'œuvre, elles rampent dans l'ombre et se tapissent pour nous prendre à la gorge ! Nos ennemis sont prêts à toutes les bassesses, ils nous insultent et ils nous blessent ! Hélas, avons-nous le choix ? Nous devons répondre à la terreur par la terreur ! Puisque nos bourreaux ne comprennent pas le langage de la paix, nous leur inculquerons celui de la guerre ! Les masses doivent la comprendre. Nous sommes les victimes des grands qui recherchent notre échec !

Ma première rencontre avec Augustin Petit, celui qui déclame le vibrant discours que je viens de citer, s'est faite il y a quelques années, à l'occasion de l'achat d'impulsion du court roman le mettant en scène Mort aux grands ! chez cette maison d'édition qui s'appelait encore à l'époque Le peuple de Mü. Quelle ne fut pas ma surprise, en ouvrant Je n'aime pas les grands, de retrouver l'ensemble de ce premier opus suivi des autres récits formant les aventures d'Augustin Petit, et par là même une saga uchronique aussi féroce de jubilatoire.

En effet, ce roman prend part après la défaite de la France en 1919 et raconte l'ascension fulgurante d'un homme qui, au milieu du champ de ruines, saura révéler les vrais responsables : les grands.

Je n'aime pas les grands est avant tout une farce extrêmement drôle, écrit de la main plus que talentueuse d'un auteur à la fois érudit et décomplexé, dont les traits d'esprit sont aussi réjouissants que les nombreuses références humoristiques qui jalonnent et aèrent un récit à l'ampleur certaine.
Je n'aime pas les grands est également un texte d'une extrême finesse et d'une grande intelligence, qui démontre parfaitement, par un absurde pourtant sacrément crédible, les mécanismes pouvant entraîner tout un pays à adhérer aux idéologies les plus aberrantes. En cultivant le sentiment d'injustice et de vengeance, en désignant un bouc émissaire, Augustin Petit n'aura en effet pas beaucoup de mal à faire basculer son pays vers le totalitarisme.
Je n'aime pas les grands est enfin un portrait plus que réaliste d'un homme qui, incapable d'assumer sa propre médiocrité, fera porter aux autres la responsabilité de ses faiblesses, et qui, sous prétexte d'avoir été opprimé lui-même, profitera de la première possibilité qu'il se sera donné pour transposer cette oppression sur les autres. Le genre de personne méprisable que l'on a tous rencontré au cours de notre vie.

Je vous conseille donc vraiment de découvrir ce roman qui est, de plus, particulièrement d'actualité !

Je n'aime pas les grands
Pierre Léauté 
Mnémos/Mu

dimanche, février 28 2021

Aspirations

Découvert par hasard, je ne peux que vous conseiller ce court métrage d'Aude Gogny-Goubert qui narre la rencontre entre une jeune femme fascinée et une actrice ambigüe, objet de sa fascination.
L'histoire est très habile, très subtile. L'intrigue tient sur quelques heures.
Les deux actrices principales sont vraiment impeccables, dans leur jeu, dans leurs regards, dans leurs silences.
La réalisation est soignée, elle nous plonge dans une atmosphère feutrée très en phase avec le propos.

Bref, une vraie belle surprise pour moi !

Aspirations
Aude Gogny-Goubert
2019

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