mardi, janvier 18 2022

Feminicid - Une chronique de Mertvecgorod

Première série de crimes : 8 septembre 2001 - 15 mars 2013 Seconde série de crime : débutée le 15 octobre 2018 Nombre de victimes annuelles selon les critères établis par mes soins et détaillés plus bas : 50 à 100

Quel plaisir de retrouver l'univers poisseux de Mertvecgorod dans cette seconde chronique. Après le formidable Images de la fin du monde (dont je parle ici, un de mes plus grands coups de cœur de l'année dernière), Christophe Siébert nous plonge cette fois au cœur de l'enquête du journaliste Timur Domachev, qui, avant sa fin tragique, avait levé le voile sur une série de meurtres ayant pour victimes des jeunes femmes souvent retrouvées horriblement mutilées.

Christophe Siébert réussit une fois de plus à nous plonger dans la lie de l'humanité avec un récit encore une fois hybride, mêlant chroniques, journal de bord, articles et récits. En retraçant l'enquête de Domachev, il nous permet d'en apprendre plus sur des personnages déjà évoqués dans le précédent opus. De ce dédale tortueux, slalomant entre la pitié et le dégoût, Mertvecgorod n’apparaît que plus palpable encore. Vivant organe toxique d'une humanité à la dérive, personnification des déceptions, des cauchemars, des fantasmes tordus de ses protagonistes. En développant encore plus la mythologie profonde de son univers, l'auteur en renforce son intensité autant que sa fascinante attractivité.

S'inspirant de faits réels pour enrichir son récit, piochant également dans la mythologie germanique, il accouche d'une oeuvre encore une fois inclassable, une épopée suffocante, aussi sournoise que dérangeante, dans laquelle le fantastique se mêle à un réel halluciné, creuset idéal permettant à son écriture de développer toute la force de son immense poésie. Je fus encore une fois frappée par le style de Siébert, unique, profond, en parfaite harmonie avec le récit qu'il fait.

Bien loin des romans tape-à-l'oeil, Feminicid défonce les codes. Ici l'horreur est subtile, sournoise, elle colle à la peau et ne te quitte pas tout le long de ta lecture, t'interrogeant sur ton propre plaisir à la lire...

Feminicid
Christophe Siébert
Au Diable Vauvert

mardi, janvier 11 2022

L'enquête

Là-bas, au contraire, en décembre, la nuit tombe vite, Morvan le savait.

Quelle découverte ! Juan José Saer est, semble-t-il, l'un des plus grands écrivains argentins contemporains. Pour ma part c'est grâce à cette réédition de l'un de ses ouvrages par la formidable maison d'édition Le Tripode que je l'ai rencontré. Intriguée par l'illustration qui orne la couverture (signée Nicolás Arispe), conquise par le résumé, je me suis finalement perdue avec délice dans ce labyrinthe.

Saer s'efforce en effet de brouiller les lignes de la narration dans ce roman où l'on peine à faire la part des choses entre le réel et l'imaginaire. Commençant comme un roman policier, on se rend compte au fur et à mesure de la lecture que cette histoire de tueur en série n'est qu'une partie d'un récit plus large, mêlant retrouvailles, amitiés et non-dits en Argentine.

Dans ce roman gigogne, l'auteur s'en donne à cœur joie : il multiplie les effets de narration, prenant plaisir à perdre son lecteur dans d'innombrables circonvolutions menant parfois à des impasses, étourdissant la lecture, faisant perdre tout repère. Pour donner de l'épaisseur à cette narration tortueuse, il y imprègne un style qui casse aussi les codes, étirant parfois les phrases autant que notre incrédulité pour ensuite alterner récit haletant et description onirique.

Un tour de force des plus réjouissants, tant il est plaisant de s'égarer dans ce roman qui est au final aussi exigeant que divertissant.

L'enquête
Juan José Saer
Traduit par Philippe Bataillon
Le Tripode

dimanche, janvier 2 2022

Le secret de Copernic

Rheticus se leva et s'approcha de la Melancholia de Dürer, dont il avait déjà vu des reproductions à Nuremberg. Mais cette fois, il la comprenait. Il comprenait d'où venait cette terrible beauté. Le visage sombre de l'archange, c'était celui de Copernic, il y avait quarante ans peut-être, mais c'était lui.

J'ai toujours aimé Jean-Pierre Luminet dont je connais surtout le travail d'astrophysicien. J'ai lu plusieurs de ses ouvrages et vu plusieurs de ses conférences tant j'apprécie son talent de vulgarisateur. Je n'avais cependant jamais lu un de ses romans, j'ai donc décidé de commencer par le premier tome de sa série Les bâtisseurs du ciel, celui consacré à l'astronome Copernic.

De Copernic, on a souvent en tête qu'il fut le premier à avoir défendu la théorie de l'héliocentrisme dans son ouvrage De Revolutionibus Orbium Coelestium, voire qu'il aurait eu des problèmes avec l'église de ce fait (le confondant alors avec Galilée). Grâce à cette biographie romancée extrêmement fournie, Luminet nous compte en détail la vie et l'oeuvre du savant polonais.
Ne vous attendez pas, cependant, à un ouvrage scientifique : j'ai bien eu entre les mains un roman historique, qui m'a plongée dans l'Europe du XVème-XVIème siècle. Car outre sa casquette de scientifique, Copernic était également chanoine et soumis à de nombreuses luttes d'influence.

J'ai particulièrement aimé cette lecture qui m'en a beaucoup appris sur Copernic (que je connaissais finalement peu) mais aussi sur le paysage scientifique, politique et religieux de son époque. Luminet exprime dans ce livre les mêmes qualités que dans ses autres écrits : nous présenter beaucoup de connaissances de la manière la plus intéressante qu'il soit. Je trouve extrêmement important, lorsqu'on s'intéresse à la science, de s'intéresser aussi à son histoire et cette série est un excellent moyen d'y parvenir.

Le Secret de Copernic
Jean-Pierre Luminet
JC Lattès - Le livre de poche

mercredi, décembre 15 2021

Le somnambuliste

Le Somnambuliste est une websérie en 6 épisodes de 15 minutes chacun environ que j'ai découvert sur arte.tv.
Elle narre les aventures de Simon, un trentenaire un peu paumé dans sa vie, retourné vivre avec sa mère dans le petit village alsacien de son enfance. Il se découvrira rapidement des crises de somnambulisme qui le feront se réveiller dans des situations de plus en plus critique, tandis que des crimes sont commis, poussant la police à enquêter.
Mêlant thriller, humour noir et absurde, j'ai trouvé Le Somnambuliste particulièrement original. Le scénario est prenant, les personnages attachants, et une bonne part de mystère permet de développer l'intérêt au fur et à mesure du visionnage.
Le ton volontairement léger des premiers temps laisse rapidement place à une atmosphère nettement plus inquiétante, et quand le réalisateur fait tout pour brouiller les pistes entre le réel et le fictif, l'angoisse n'est pas loin.

La série ayant de plus été tournée en Alsace, j'y ai retrouvé quelques plaisant souvenirs de cette belle région.

Le Somnambuliste
Jérémy Strohm
2021

lundi, décembre 6 2021

MORTS

Alors qu'il venait de mourir, Joseph se réveilla...

Quelle étrange chose que ce roman de Philippe Tessier ! Je l'ai choisi essentiellement pour sa couverture (signée Fabrice Angleraud) ; un peu pour son résumé aussi : un mort qui revient à la vie, se retrouve à déambuler au milieu de squelettes particulièrement vifs en essayant de comprendre ce qu'il se passe...jusqu'à croiser la mort elle-même, qui s'ennuie... à mourir (j'ai presque honte).

MORTS est, je crois, un immense délire tout droit sorti du cerveau déjanté de l'auteur. Une farce féroce et aiguisée se cache sous un roman des plus louches ! J'ai passé beaucoup de temps à me demander ce que j'étais en train de lire, beaucoup aussi à me dire que décidément, ces idées sont sacrément bien vues, il me plaît cet auteur, je lui paierais bien une bière !

Il ne faut pas, je crois, essayer de comprendre où Philippe Tessier veut en venir. Juste profiter de ses bons mots, de sa vision acérée des vivants (qui se devine tellement bien quand il met en scène des morts) et rire ; beaucoup.
MORTS est sans nul doute un des livres les plus bizarres que j'aie lu ces derniers temps... que l'auteur en soit chaleureusement remercié car ça fait du bien !

MORTS
Philippe Tessier
Éditions Leha

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