mercredi, mars 31 2021

Correspondant local

Même sous les arbres, sans un souffle d'air, la chaleur était quasi insupportable. On aurait dit qu'un rayon venu de l'espace avait tout figé, des feuilles sur les branches jusqu'à l'eau dans la fontaine hors service. La ville n'était pas morte, elle était statique, attendant l'ambre ou la lave qui la sauvegarderait pour l'éternité.

Cela fait des semaines, voir des mois que je n'avais pas lu un livre policier, après en avoir pourtant parcouru un bon nombre.
Il y a cependant peu de choses que je ne ferais pas pour Monsieur Laurent Queyssi, qui fut et reste :

  • Un homme aux goûts sûrs dont j'ai suivi avec plaisir (et jamais aucune mauvaise surprise) beaucoup de recommandations de lecture (au hasard et j'en oublie : Michel Jeury, Robert Silverberg, Harlan Ellison, Paul DiFilippo ou Garth Ennis...)
  • Un traducteur talentueux (son travail sur les textes de William Gibson est formidable !)
  • Un écrivain dont j'apprécie beaucoup les textes (une fois pour toute, il faut lire Allison)


Il va donc sans dire que c'est avec un grand plaisir que j'ai entamé cette lecture. Je n'étais cependant pas conquise d'avance, tant je trouve le genre policier redondant et casse-gueule, mais assez intriguée par le choix du personnage principal, celui qui donne son nom au livre, le fameux correspondant local.
Un correspondant local, c'est cette personne qui, sans être journaliste, travaille pour la presse régionale en couvrant l'actualité locale. Celui qui est de toutes les rencontres sportives, de toutes les fêtes, de toutes les cérémonies. Celui qui connaît toutes les personnalités de sa ville, qui en maîtrise tous les rouages… Le personnage idéal, en fait, pour se retrouver au cœur d'une intrigue policière.
L'auteur a donc choisi de faire se dérouler son action dans un petit village du Sud-Ouest, figé par la chaleur dans des habitudes tranquilles qu'un meurtre viendra bousculer. C'est dans ce contexte que le correspondant local, Alexandre Lolya, se retrouvera, plus ou moins malgré lui, à mener sa propre enquête.

Correspondant local est un polar classique, à l'intrigue efficace et maîtrisée. L'histoire est trouble, sinistre, mais est également parfaitement ancrée dans la réalité décrite par l'auteur. En effet, ce roman charme surtout par son atmosphère. L'auteur parvient parfaitement à nous plonger dans cette ambiance feutrée et enveloppante propre aux petites localités paisibles. Ce genre d'endroit où tout le monde se connaît ou presque, et dans lequel, lorsqu'un fait sortant des habitudes surgit, les vieilles histoires… les vieux secrets jaillissent subitement du placard.
Alexandre Lolya est donc le protagoniste rêvé pour dévoiler les passés troubles de ses concitoyens, de par sa forte implication dans la vie locale. Son côté très ordinaire en fait un héros particulièrement crédible, éminemment sympathique, et on prend un plaisir certain à le voir se faire entraîner dans tout ça.

Sans révolutionner le genre, Laurent Queyssi arrive donc à se démarquer de certaines tendances actuelles allant vers des polars de plus en plus violents et des héros de plus en plus invulnérables, pour revenir à l'essentiel de ce qui fait un bon roman : l'authenticité d'une région, qu'on a réellement l'impression de parcourir au fil des pages, la crédibilité d'une intrigue, qui la rend d'autant plus captivante, et la franche humanité d'un héros ordinaire, pour lequel l'empathie est immédiate.

Correspondant local
Laurent Queyssi
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mercredi, septembre 23 2020

Je gagne toujours à la fin

Tristan-Edern Vaquette a été l'une de mes grandes découvertes littéraires de cette année. Après avoir été totalement convaincue par son tout dernier roman Du champagne, un cadavre et des putes, j'ai choisi deux de ses anciens ouvrages pour accompagner mon été.

J'ai ouvert Je gagne toujours à la fin au début de l'été et je l'ai lu comme une assoiffée.

Se déroulant dans le courant de la seconde guerre mondiale, au moment de l'occupation nazie, ce roman met en scène un héros résistant de la première heure, lui même dénommé Tristan-Edern Vaquette et narrateur de l'histoire. En suivant les aventures aussi rocambolesques qu'improbables de ce personnage volcanique et de ses 2 compères également bien déjantés, on navigue entre les nombreuses digressions de l'auteur qui saura bien prouver que, décidément, il gagne toujours à la fin.

Si j'ai commencé ma lecture plus amusée qu'interrogée, j'ai rapidement eu comme le pressentiment que les premiers chapitres n'étaient qu'un échauffement, et que quelque chose de plus grand allait bientôt me frapper. Si l'auteur prévient dès le début (et à raison) que l'action ne commence réellement qu'au chapitre 12 (p 48), c'est au chapitre 44 (p 205) que j'ai atteint un point de basculement particulièrement net.

Non pas que la première partie du roman soit légère, au contraire. Si le ton est potache et parfois emphatique, percent dès le début du roman, dans les aspirations de son narrateur, une ode à la l'évasion, un désir de grandeur, un combat contre toutes les formes d'abdication qui donnent tout son sens à la période historique choisie par l'auteur.

Cependant, ce chapitre 44 renferme un dialogue que j'ai trouvé des plus judicieux, brillant et qui m'a vraiment frappée. A ce moment là, le livre prend une autre dimension, gagne en profondeur, en noirceur, en revendication, également, quand dans le même temps son narrateur, jusqu'ici infaillible, expose enfin quelques fissures.

Sous ses airs assumés de pantalonnade, Je gagne toujours à la fin est en effet également un texte qui frappe fort et juste. Sur la société et les carcans qu'elle impose, sur les nombreuses lâchetés individuelles qui ont des conséquences sur le système. En questionnant le rapport au courage, au pouvoir ou à l'ambition, en consacrant la fin du roman à une défense pleine et entière de la liberté d'expression, l'auteur a de nouveau nourri mes interrogations sur ce sujet passionnant.

Si l'on peut être dérouté par la flamboyance grandiloquente et la théâtralité de l'ouvrage (qui reste également, et peut-être avant tout, une farce extrêmement drôle), je l'ai trouvé autant subtilement intelligent, quand il est à la fois aussi revendicatif que dénué de colère, aussi protestataire qu'implacable.

Il a confirmé à quel point croiser la trajectoire de Tristan-Edern Vaquette a été pour moi détonant et des plus profitable.

Je gagne toujours à la fin
Tristan-Edern Vaquette
Au Diable Vauvert

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