mercredi, septembre 7 2022

Les fils de l'homme

- Oui. La colonie pénitentiaire de Man. Vous savez ce qui s'y passe ? Vous êtes au courant des meurtres, de la famine, de l'anarchie galopante ?
- Oui, fit Xan. La question est de savoir comment toi, tu es au courant ?"
Theo ne répondit pas. La question impliquait une menace dont il avait pleinenement conscience.

Des Fils de l'homme, j'ai surtout entendu parler (en bien) du film de Alfonso Cuarón, que je n'ai pas vu[1]. Une histoire d'anticipation sombre, une humanité stérile...
J'ai ensuite trouvé le livre de P.D. James au hasard de mes fouilles dans une librairie d'occasion. J'ignorais totalement que le film était inspiré d'un livre de cette grande dame du roman policier, et, si j'ai lu dans mes jeunes années quelques-unes de ses œuvres, j'ignorais également qu'elle s'était frottée au genre fantastique. Forte de ces découvertes, j'ai immédiatement eu envie de le lire.

Les fils de l'homme est donc un roman d'anticipation écrit en 1992 et se déroulant en Angleterre en 2001. Quand l'intrigue commence, le dernier humain né sur terre vient de mourir à l'âge de 25 ans. 25 ans donc, sans aucune nouvelle grossesse : l'humanité est mourante, condamnée. Le gouvernement a profité de ce désespoir et de la peur qu'il engendre pour instaurer un régime dictatorial, sous la coupe du Gouverneur Xan Lyppiatt. Le protagoniste principal de l'histoire en est le cousin. Ayant renoncé à un poste à responsabilités, il est historien et est bientôt abordé par un groupuscule de résistants.

Je n'en dirai pas plus sur l'histoire, ni sur l'élément central qui se retrouve aussi dans le film [2](sait-on jamais...). Ce n'est honnêtement pas cela qui m'a le plus marqué. J'ai surtout été épatée par l'immense dimension politique et sociétale de l'ouvrage. En effet, P.D. James a savamment décortiqué les impacts sociaux que l'épidémie de stérilité a engendrés.
Que dire de l'évolution des membres de la dernière génération, qui, fatalement élevés au rang de miracles, sont devenus des tyrans ? Condamnés à ne pas trouver de sens à leur arrivée sur Terre, ils laissent libre cours à leur brutalité.
Que dire de ce qui reste de l'humanité qui, désespéré, s'agglutine dans les villes pour y trouver un semblant de repères faussement rassurants ? Sans espoir aucun, sans transmission possible, les gens perdent peu à peu le goût du changement jusqu'à en développer une peur panique.
Que dire du gouvernement en place qui, aussi totalitaire que lâche, se borne à maintenir un semblant de normalité, de constance dans un monde qui court à sa perte ? Sans résistance ou presque, il ne lui est pas difficile de conserver son hégémonie en instillant l'idée d'une stabilité illusoire, entretenue par des choix intolérables.

C'est donc une ambiance assez désespérée qui s'offre à nous. Le roman garde certains codes du thriller comme un rythme qui s'accélère et des rebondissements qui dynamisent la lecture et m'ont tenue en haleine, tournant les pages, avalant les lignes, cherchant des réponses... jusqu'à une fin assez brutale, qui prolonge les réflexions au-delà de la lecture.

Les fils de l'homme est un excellent livre, si on n'a pas peur de se frotter à la désespérance. Intelligent et réaliste, il secoue profondément et interroge...

Les fils de l'homme 
P.D. James
Traduit par Éric Diacon
Fayard/Le livre de poche

Notes

[1] J'ai bien l'intention de le voir, mais j'écris volontairement cette chronique avant.

[2] J'ai cependant l'impression que l'adaptation s'éloigne significativement de son matériau d'origine.

dimanche, juillet 10 2022

Antigone

J'ai découvert Antigone dans le cadre de mon challenge 12 mois, 12 livres, 12 (masto)potes. Il m'a été recommandé par Valérie, que je remercie beaucoup pour la découverte.
En effet, Antigone est un livre qui m'a particulièrement touchée, dans son propos, dans l'étrange poésie qu'il dégage, dans l'inévitable drame qu'il évoque.

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la mythologie, Antigone est la fille incestueuse de Œdipe et Jocaste, souverains de Thèbes. Après avoir découvert la vérité, sa mère se suicide et son père se crève les yeux avant de s'exiler de la cité. Antigone passera alors de nombreuses années à guider son père devenu aveugle dans sa vie de mendiant. Au début du roman, elle revient à Thèbes à la mort de son père pour essayer de mettre fin à la guerre fratricide que se livrent ses deux frères Polynice et Étéocle pour le trône de Thèbes.

J'ai toujours aimé les mythes et j'ai passé de nombreuses heures de lecture autour des légendes grecques. Ce sont toujours des récits épiques, entachés de trahisons et de drames, la plupart du temps anticipés et inévitables, les rendant tragiques. J'ai retrouvé cette atmosphère dramatique dans le livre d'Henry Bauchau puisque, encore une fois, rien ne semble pouvoir arrêter le destin.

Mais au-delà de l'histoire en elle-même, ce sont bien les qualités intrinsèques à l'œuvre de Bauchau qui m'ont bouleversée. L'histoire d'Antigone permet en effet à l'auteur de dresser un portrait de femme de toute beauté. Sous sa plume, Antigone est puissante, dissidente, d'une volonté de fer, d'une sensibilité de feu, une héroïne éclatante. Les autres personnages sont également bouleversants, comme les frères jumeaux Polynice et Étéocle, tragiques dans leur rivalité teintée d'une affection inaltérable, infernaux dans leur entêtement malgré le drame inévitable qui s'annonce. Bauchau donne également vie à une Ismène toute en nuances dans le mélange d'amour et d'opposition qui l'unit à sa soeur, lui donnant une puissance différente d'Antigone mais tout aussi ardente.Quant à Thèbes, l'imposante cité royale qui est le théâtre des évènements, il en fait un personnage à part entière, aussi accueillante que dévorante dans sa cruelle exigeance de richesses.
L'écriture d'Henry Bauchau est d'une poésie folle et certains chapitres bouleversants d'émotions (je pense par exemple au passage de l'élaboration des sculptures) font de la lecture d'Antigone une expérience sensorielle et intellectuelle intense.

Il me reste donc à vous conseiller à mon tour de vous plonger dans Antigone, un superbe roman qui m'a donné envie de lire d'autres œuvres d'Henry Bauchau.

Antigone
Henry Bauchau
Actes Sud / Babel

mercredi, janvier 26 2022

La Corde

La Corde est une minisérie française de 3 épisodes d'environ 50 minutes, disponible sur arte.tv.
Découverte au hasard des mes visites sur la plateforme, Je fus très rapidement happée par son intrigue mystérieuse et la puissance de ses personnages.

En Norvège, un groupe de scientifiques s’apprêtant à confirmer l'hypothèse la plus importante de leur carrière découvrent, dans la forêt qui entoure leur base, une corde, qui semble s'étirer à l'infini dans les profondeurs de la nature. Tandis qu'un groupe décide de la suivre pour découvrir ce qu'elle cache, les autres restent à la base, la série accordant autant d'importance à ceux qui partent qu'à ceux qui restent.

La Corde est une série déroutante. Par son atmosphère, son rythme, son scénario qui frôle l'absurde parfois, ses acteurs, surtout, tous absolument impeccables. Quel pari osé de réaliser une série aussi métaphorique. Pari totalement réussit pour moi qui aie vibré au rythme des circonvolutions de cette corde insensée, qui aie vécu, raisonné, rêvé, explosé de concert avec les personnages. La Corde est une série particulièrement contemplative, aux thèmes subtils et qui laisse une énorme part d'interprétation au spectateur. Si vous aimez avoir toutes les clés, passez votre chemin, ou La Corde se révélera sans doute abominablement frustrante. Si vous aimez avoir matière à réflexion, La Corde vous proposera nombre de pistes. Je fus pour ma part confrontée à l'absurde acharnement que l'on peut avoir à continuer coûte que coûte une tâche sans réel sens, à ce qu'on peut découvrir sur sa propre incapacité à faire demi-tour, à l'importance du voyage bien plus que la destination, à la nécessité parfois de laisser derrière soi ceux qui empêchent d'avancer.

Série au casting international, si je fus plus que ravie de retrouver Jean-Marc Barr, Jeanne Balibar ou Suzanne Clément, je fus également conquise par le jeu du danois Jakob Cedergren et surtout de l'israelien Tom Mercier qui m'a scotchée de bout en bout avec un jeu tellement sensible et en retenue qu'il contraste vraiment avec ce qu'on a l'habitude de voir.

Excellente surprise pour moi que cette série qui, je pense, ne convaincra pas tout le monde tant elle est atypique, mais qui mérite pourtant vraiment d'être regardée.

La Corde
Dominique Rocher
2022

mardi, juin 29 2021

La Jetée

tout a été dit je crois, sur ce court-métrage devenu une référence. Je n'ai donc pas envie de revenir sur tout ce qu'il a fait ou inspiré, car ce n'est pas le plus important.

La Jetée est bien plus qu'un film qui intéresse les étudiants en cinéma.

Regardez-le, non pas comme l'objet filmique curieux et passionnant qu'il est pourtant, mais comme l'histoire tragique, racontée de la plus belle des manières, qu'il est surtout.

Regardez-le pour l'originalité de son récit.

Regardez-le pour la profondeur de son propos.

Regardez-le pour la beauté frappante de ses images.

Regardez-le pour le parfum de fin du monde et l'extrême tristesse qu'il inspire.

Regardez-le et vous oublierez bien vite qu'il s'agit d'un photo-roman tant le mouvement est présent.

Regardez-le pour les scènes de tension quasiment insoutenables qu'il offre.

Regardez-le parce qu'il est fou, inventif, émouvant, palpitant.

Regardez-le parce que c'est une expérience bouleversante.

Regardez-le pour un battement de cils d'Hélène Châtelain.

Regardez-le car vous aussi serez hantés par cette image et finirez par avoir les yeux humides.

La Jetée
Chris Marker
1962

mercredi, février 17 2021

Érostrate for ever

Connaissez vous l'histoire d'Érostrate, monsieur Pimpon ?



C'est ainsi que l'un des derniers protagonistes d'Érostrate for ever nous introduit à l'histoire du personnage qui donne son nom au livre.
Celle de cet homme banal, voire marginal, qui voulait absolument accéder à la postérité et qui a décidé alors d'incendier le temple d'Artémis, l'une des 7 merveilles du monde antique. Simplement pour que l'on se souvienne de lui.
Celle, plus ambigüe, de cet homme né sans rien, condamné à la naissance à une vie médiocre, et qui a cherché par tous les moyens à s'en extraire.

Dans ce recueil de nouvelles, qui n'en est pas vraiment un tant elles forment un tout, Aïssa Lacheb tisse le destin d'autres Érostrate, d'autres êtres dont la vie semble déterminée sans qu'ils aient les moyens de s'en arracher, d'autres individus victimes d'un mauvais choix ou de circonstances tragiques.
5 existences terribles, 5 plongeons dans la noirceur du monde, au cœur des drames familiaux et sociétaux.
Au milieu de ces murs de ténèbres, les acteurs de ces scènes sinistres apparaissent si lumineux dans leur impuissance, si beaux dans leur résistance que la fatalité n'en est que plus amère.

Aïssa Lacheb nous livre un texte au rythme précipité, dans lequel chaque phrase semble dévorer la précédente, nous entrainant dans une course vers l'avant, hâtant les dénouements qui nous paraissent, dès le début, irrésistibles. Sa plume à la force évocatrice rare, à l'exubérance poétique est le plus parfait instrument permettant l'identification et l'empathie.

Rarement ai-je trouvé des portraits plus touchants, des personnalités plus véritables que celles d'Érostrate for ever. Rarement ai-je autant vécu, souffert, enduré avec les protagonistes des histoires que je lis.

Érostrate for ever est un livre très dur, très violent, cru et funeste, mais c'est également une lecture que je ne peux qualifier que de compassionnelle. Elle touche au cœur et parle aux tripes, elle est d'un humanisme fou. Je ne connaissais pas Aïssa Lacheb, la poésie de son écriture m'a fauchée, la construction de son livre m'a dépassée, et sa fin dantesque fut un véritable soufflet.

Érostrate for ever
Aïssa Lacheb
Au diable vauvert

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